celle qui ne voyait pas le mal.

J’ai connu il y a bien longtemps une jeune fille qui ne voyait pas le mal. J’avais dix-sept ans ; je connaissais beaucoup de choses et en ignorais plus encore ; moins de par ma jeunesse ou ce rabot des enthousiasmes qui ôte vite de toute expérience les aspérités irritantes qui en font le charme, que par de parfaits hasards de la vie et des rencontres qui donnent soudain un sens à ces choses dont nous connaissons le nom et donc croyons les connaître, alors que nous faisons qu’en savoir la définition.

Aussi par exemple, cette autre jeune fille, encore plus en amont de mes accumulations de faits dont j’ai le souvenir et que donc il convient d’appeler « mon histoire » bien que j’en sois plus détachée de certaines histoires de certains autres ; elle était fille d’un ami de ma mère, aussi, souhaitaient-ils par fantaisie que nous le soyons aussi. Elle ne me plaisait pas, mais à l’époque, ça ne m’empêchait en rien ; j’avais tant peur de déplaire que je prenais rarement garde à mes propres dégoûts. Elle m’accueillait avec des sourires et des embrassades ; puis m’abandonnait au mur de sa chambre quand personne ne regardait, passant en boucle je ne sais quel album des Beatles qui m’insupportait. Je dois rendre justice à son endurance ; écouter en permanence les mêmes musiques, tous les soirs, pendant des mois sous le simple plaisir d’agacer qui en subit l’écoute démontre une ténacité tout à fait admirable. C’est le genre de jeune fille qui, aujourd’hui, a sans doute très bien réussi dans la vie. Toujours est-il que la quotidienneté de ce rituel m’en avait ôté l’étrangeté ; ce n’est qu’un jour de hasard, qui nous avait réunies toutes deux dans un lieu improbable et hautement ennuyeux, où elle se précipita vers moi avec un radieux sourire et plus volubile que jamais, avant de voir une compagnie plus intéressante et s’y diriger, me plantant là avec une phrase en cours dans la bouche, que je fis l’expérience de l’hypocrisie. Je connaissais le mot ; je savais son comportement ; mais jamais je n’avais saisi le lien intime qui les unissait. J’entends souvent l’expérience réduite à ce qu’on vit ; j’oppose que c’est ce qu’on comprend de ce qu’on vit. Si on vit une chose et en comprenons une autre, alors c’est cette autre chose qui fait partie de l’expérience ; ainsi cette tendance si chère aux psy de comptoir – j’en fais partie et ne m’en fais pas reproche – d’extraire d’une vie les systèmes, les retours, les répétitions des expériences qui souvent échappent car incomprises et ne sont que du vécu.

Aussi cette jeune fille, qui avait dix-sept ans quand j’avais dix-sept ans, ce qui est une raison bien suffisante pour être amies quand on a dix-sept ans, me fut, entre la fin de son amitié et la compréhension de cette fin, une douleur avant d’être une expérience.

Elle était ma meilleure amie, ce qu’on appelle meilleure amie à cet âge, c’est à dire qu’elle m’était une nécessité. Nous étions proches et complices. Et soudain, je lui fus une étrangère. Cela arriva dès le lendemain du premier baiser avec un ami commun. Je lui avais confié quelques jours auparavant que cet ami me plaisait et en étais peut-être amoureuse, aussi fus-je un peu surprise, quand j’ai voulu me lancer dans ses bras, de constater qu’elle s’y trouvait déjà. Les bras n’offrent qu’un seul creux ; je n’avais plus qu’à faire demi-tour, et le fis sans même une amertume. Il avait fait son choix et ce n’était pas moi ; son amitié m’était précieuse et je la conservais ; je n’avais, somme toute, rien perdu. Je ne voyais pas pourquoi j’aurais eu de la peine, donc je ne savais pas que j’en avais.

C’était un couple banal, sans tragédie, sans obstacle, sans péripétie ; elle le vivait plutôt mal, aussi distillait-elle régulièrement de mignonnes disputes qui pour les yeux d’un amoureux passent aisément pour les charmes d’un tempérament capricieux ; tout en me détestant elle m’affligeait tous les détails de sa vie amoureuse, informait la classe entière du bon déroulement de ses projets pour son dépucelage, bien que personne n’en eut rien à foutre et se sentait plus gêné qu’honoré par ces confidences. Elle voulait croire son histoire unique ; elle voulait du grandiose ; elle voulait être l’objet de sa propre fascination.

Nous étions amies depuis le collège. Soudainement, mes manières l’insupportaient ; mes façons lui devenaient grotesques. Nous ne riions plus des mêmes choses ; mes imbécillités pour rire devenaient, pour elle, la marque d’une imbécillité réelle. J’aurais pu comprendre si elle m’avait retiré son amitié ; mais nos habitudes restaient les mêmes ; elle semblait ne pas parvenir à m’ignorer. Je ne savais pas que j’étais traitée injustement, et donc, ne pus jamais lui en faire reproche ; je voulais juste savoir ce qu’elle me reprochait, à moi, afin de me racheter. (Ces mots terribles dans mon journal de cette époque ; l’évocation régulière de ma faute, ma culpabilité, que je ne remettais jamais en cause. Elle m’avait désignée coupable et je la croyais, car elle était ma meilleure amie, car je lui faisais confiance, bien que jamais je ne pus savoir de quoi, et, je le soupçonne, elle non plus.)

Cela dura des mois, cela dura un an. Elle m’adressa un jour une lettre, une de ces lettres que j’avais appris à redouter, où elle m’expliquait à quel point ma présence lui était insupportable, comme elle serait heureuse si seulement je n’existais pas. J’allais mal, depuis bien longtemps. Elle me le signala : puisque vraiment je n’aimais plus la vie, j’étais une bien piètre personne de me dire son amie et de ne pas me suicider alors que ça lui rendrait tellement service.

Je trouvai, là, qu’elle abusait peut-être un chouïa. Je n’en fus pas choquée, ni même vexée, je n’en étais plus capable. Je me confiais à mon ami, son petit copain ; il me rendit des confidences terrifiantes.

Il advint que leur couple allait mal, sans qu’il y put quoi que ce soit ; elle avait un comportement et des exigences intolérables, et rien n’y pouvait l’y faire renoncer. Il me confia ce flirt éhonté avec un autre garçon, dans le but presque avoué de le tromper. Elle ne voyait pas le problème ; elle faisait ça en toute innocence. Elle ne voyait pas le mal. C’est ce qu’il me dit : pardonne-lui, elle ne voit pas le mal.

Sa voix était sans colère ; son regard, à peine résigné. Je n’avais pas compris à l’époque qu’il était dans le même état que moi. Dans l’état d’épuisement moral que suppose les assauts innocents d’un être qui ne voyait jamais le mal.

Je lui ai pardonné. Bien sûr que je lui ai pardonné. Comment faire autrement ? Elle ne comprend pas ce qu’elle fait. Elle a la cruauté des anges, l’inconscience des enfants. Comment lui en vouloir ?

Le jour des résultats du bac, elle fut très mécontente d’apprendre que je l’avais eu, invoquant la chance et grimaçant à mes notes supérieures aux siennes. J’ai renoncé. J’étais sans plus de force, sans patience, j’étais épuisée. J’ai voulu informer mon ami que bien que cela me brisât le cœur, nous ne nous reverrions plus. Il ne décrocha jamais le téléphone. Cela faisait des mois qu’elle surveillait ses communications.

Et elle resta un creux, un vide, une interrogation sans fin qui absorbait toute réponse et restait aussi affamée. Bien des années plus tard, une femme me voulut du mal, une femme à qui je n’ai été présentée qu’une fois, mais qui ne m’en voulait que plus. Je ne la connaissais pas mais savais d’elle des choses qui m’empêchaient de la respecter. Aussi puis-je voir assez facilement qu’elle était jalouse. Et ce fut la réponse claire et tardive : cette jeune fille qui n’avait plus dix-sept ans depuis longtemps était jalouse. Tout simplement jalouse. C’était un mot que je connaissais et avais sans doute employé bien souvent en croyant user du mot juste. Je fis l’expérience de la jalousie des années après l’avoir vécue. J’en ai goûté l’horreur et le lent travail de sape.

Nous avons réussi à ne jamais nous croiser bien qu’allant à la même université. J’ai revu mon ami, un jour. Il était seul avec elle, lui qui avait tant d’amis avant. Elle allait en cours et lui passa une chaise inoccupée avant que la porte ne se referme. Il plaça la chaise devant la porte, face au mur. Il s’assit. Il n’avait ni livre ni musique. Il regardait devant lui. Il attendait. Je ne l’ai pas salué.

l’écrivain est quelqu’un comme tout le monde

Quand j’étais adolescente, je me sentais très différente des autres. Comme tout le monde. L’adolescence est un immense manège où,  chacun isolé dans sa petite voiture, sa fusée et son camion de pompier, nous contemplons notre flamboyante unicité en tournant tous dans le même sens. Ce petit manège peut durer longtemps, surtout si on attrape le pompon, celui qui donne un tour gratuit.

Mon pompon fut la littérature . Je me sentais différente et je lisais beaucoup. Je n’ai pas mis longtemps à mettre sur le dos de cette passion qui n’avait rien demandé cette différence sensible. Au début était la fascination – la fascination dangereuse, la douce terreur qui paralyse au delà de toute étude, toute compréhension, toute distance, je me prenais en pleine face l’écriture des autres. J’aimais ces autres, profondément. J’écrivais déjà beaucoup, mais ne me sentais pas Écrivain. J’étais une Lectrice, affamée, acharnée, paniquée. Je vivais dans un monde où les adolescentes se divisaient en deux catégories : celles qui redoutaient de n’avoir rien à se mettre, et celle qui redoutaient n’avoir rien à lire.

Douce époque, vraiment. Je ne la regrette pas, non pas que je la considère avec la condescendance d’usage avec laquelle on se doit de contempler ses amours de jeunesse,  mais parce que je suis peu encline au regret. C’était si doux d’être bercée dans sa solitude quand on a toujours quelque chose à lire, et surtout, c’était doux de se sentir appartenir à quelque chose, moi qui n’appartenait à rien. J’appartenais à ces auteurs, à leur passion  du mot, à leur imaginaire. Je n’étais pas de ce monde : j’étais du leur.

Bien sur, j’en ai rencontré bien d’autres, de ces personnes de chair, des décalés, des pas de notre époque, à force de vivre dans ce monde en noir et blanc.  On s’est pris par le bras et nous sommes rarement lâché. J’ai écrit, beaucoup plus, en plus grand, dans l’espoir d’être vue de plus loin que de derrière mes propres yeux. Cela me semblait naturel. J’appartenais au monde ceux qui lisaient et étaient lus. Puis arriva, bien des années plus tard, cette idiote constatation, une de celle qui démange, qu’on  aimerait ne jamais avoir vue, une vérité qui rend frileuse et donne tout de suite envie de rentrer dans ce qui il y a une seconde plus tôt n’était pas encore un passé : tout le monde écrit.

Tout le monde. Tout le monde a un roman en  tête, une histoire à raconter, un témoignage qu’il aimerait partager. Tout le monde, à défaut d’écrire, aimerait avoir écrit. Tout le monde a ses "si" littéraires : si j’avais le temps, si j’avais la patience, si je connaissais les bonnes personnes, si j’avais fait les bonnes études, si j’avais le courage. Dans ma petite île où j’avais échouée avec ma caisse de livre, j’aperçus derrière le cocotier un Club Med.

Ils sont nombreux . Il y en a des drôles, il y en a des touchants, il y en  a des torturés, il y en a des nuls. Il y en a surtout des nuls. Des bégayeurs qui ne font que répéter ce qu’ils ont déjà lu en  forçant sur les coins pour que ça rentre dans leurs petits critères fantasmatiques à eux tout seul. J’étais atterrée. Comment de tels agglomérats de médiocrité peuvent-ils prétendre en être ?  Comment peuvent-ils se considérer comme appartenant à ceux qui sont lus ? Qui peut bien en vouloir ? Comment peuvent-ils oser s’insérer dans la chaîne immense qui lie des millénaires de livres entre eux, dans l’arbre sacré qui prend racine dans le plus intime  de l’humanité et se déploie au plus proche de son histoire ?  Ca ne sait pas lire, ça ne sait pas écrire, et ça se veut écrivain ?

Evidemment, je les ai détesté. Les nuls, surtout, pour leur présence désobligeante dans mon atmosphère,  mais les bons aussi. Je ne suis pas encore assez imbue de moi-même pour ne pas voir que la puissante charge identitaire dont j’investis ma manie d’écrire sert surtout à masquer l’immense échec social que je suis devenue contre toute attente, surtout la mienne. La société adore les épithètes : il faut être quelque chose. J’en ai longtemps eu plein les mains à n’en savoir que faire. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’écrivain, non pas que ma passion ou mon  "talent" ait grandi au point de chasser de moi toute autre considération, mais parce que je n’ai plus que ça. C’est ma dernière corde avant le vide. Alors, quand j’en vois qui écrivent mieux que moi et qui s’en foutent, forcément ça me plombe le moral. Alors je préfère les haïr, ça fait plus classe et c’est plus tonique.

Je m’étais fait cette réflexion, il y a quelques temps : n’importe qui sachant plaquer un la mineur sur une gratte est un musicien, mais quiconque écrivant n’est pas écrivain. Faut être publié pour cela, et même, en  vivre.  On en conclue que la plupart des livres qu’on a pu lire au cours de notre vie ne sont pas le fait d’écrivains. Non non. C’est des générations spontanées de mots, qui débarquent, comme ça, se placent bien  au chaud sur les étagères et font des yeux de chiots pour qu’on les lise. Alors qu’on  voit de plus en plus de clampins se dandiner sur des bits formatés à brailler presque juste grâce au play-back des paroles dont ils n’ont pas écrit une ligne s’appeler "musicien", un livre qu’on tient dans les mains n’a pas d’écrivain, il n’a qu’un auteur. Les livres sont toujours un peu orphelins.

Parce que c’est un métier d’écrire,  et jouer une capacité. Une capacité, c’est flagrant. Tu sais jouer ou tu ne sais pas, tu sais jongler ou tu ne sais pas. Je revois soudainement ce gamin  d’à peine neuf ans, à un festival cher à mon  coeur, où emportée par l’ambiance je faisais jouer mes balles; ça a toujours un effet centrifuge qui attire tous les gosses dans un rayon  de vingt mètres – et permet de voir l’implacable logique enfantine : quand on  jongle aux balles, on fait du jonglage, quand on jongle aux massues, on  fait du cirque, et ils n’en démordent pas  - qui me regarda intensément pendant plusieurs minutes avant de claquer la langue d’un air professoral, et affirmer d’un ton  bien au dessus de son âge : "c’est bien ce que je pensais, elle ne jongle pas très bien". Je me la serai bien  joué Bayrou et fait bouffer mes baballes, à ce petit con. Car certes je jongle mal, mais je sais jongler. Tandis que si on écrit mal, on ne sait pas écrire.

Si l’écoute est à la musique ce que la lecture est à la littérature, alors l’écrivain non adoubé par une publication est à cette place bâtarde de l’interprète bourré qui massacre "Stairway to heaven" au coin du feu. Sauf que c’est un métier d’écrire, mais pas de jouer Stairway. Même bourré. *

Ou plutôt, c’est la place du compositeur qui a écrit un morceau à plusieurs voix mais qui ne trouve personne pour le jouer. * Le roman est terminé lorsqu’est appliqué le vernis de la lecture. C’est le Lecteur qui finit le roman et lui redonne, paradoxalement, sa vitalité. C’est lui qui le fait vivre, et s’il est aussi Écrivain, lui fait des gosses. Un livre non publié est une branche morte, un fruit stérile. Quand les capacités s’exhibent, le manuscrit dans le tiroir est un cadavre dans le placard, un secret honteux et choyé.

Et ce secret, tout le monde le partage. Ou tellement de monde que ça en devient tout le monde. Comment penser que ces livres qui nous ont transporté, accompagné, qui nous sont des évidences, ne sont que la rencontre entre une personne normale et un  hasard de la publication ? Où se situe la frontière mince et fragile entre l’auteur et l’Écrivain ? Je le saurai peut-être un jour. En attendant, j’ai un manuscrit à finir. Comme tout le monde.

* Vous pouvez me croire, c’est du vécu.

"Tu aimes taguer ? Alors ta gueule"

Internet est un endroit dangereux. Tu te promènes gentiment,  sans penser à rien, et tout à coup, tu te fais taguer la tronche. Paf, comme ça ! Chaque jour est une leçon de vie. Rappelons-nous, après nous être essuyé les joues, contemplant nos doigts plein de tag tout frais, que le tag est partout, mais qu’il ne doit en rien nous dissuader d’aller sur nos blogs préférés; ravalons nos larmes, levons la tête, et taguons en retour parce que y’a pas de raison que ça tombe toujours sur les mêmes, MWAHAHAHAHAHA ! (je me sens délicieusement diabolique, aujourd’hui.)

Adoncques me suis-je fait taguer par Fuchsia Groan, depuis Tea Time with a Faun, qui ne perd rien  pour attendre.

1. Quelle est ton premier geste du matin ?

Mettre mes lunettes. Sinon j’ai du mal à en faire un second. Ou alors allumer la lumière pour trouver mes lunettes.

2. Dans quel univers littéraire aimerais-tu vivre ?

J’aimerais être une voyageuse, avoir un ciseau magique qui tranche les limites entre les mondes. Me balader avec les Valeureux dans les rues d’Ankh-Morpork avec un rat de Ptiluc dans la poche, et tous les autres qui suivent derrière l’air de rien – surtout qu’ils seraient heureux, les rats, à Ankh-Morpork ! – et qui commentent tout et seule moi comprendrais, et nous partirions tous à la recherche de quelqu’un et ce quelqu’un changerait tout le temps. Pour moi, un livre, c’est surtout des personnages. Ou à la limite dans un manoir de la campagne anglaise qui serait tous les manoirs de la campagne anglaise – ou non – qui m’ont plus.

3. Réincarnation : quel animal deviens-tu ?

Un chat, pour pouvoir cajoler et snober comme je veux, luxe suprême. Ou un hérisson pour être trop chou quand je me mets en boule. Ou une chouette pour pouvoir vivre la nuit peinarde.

4. Quel est le premier pays que tu as visité ?

L’Angleterre, en voyage scolaire. C’est là que j’ai appris à nager. Oui je sais, aucun rapport.

5. T’es-tu un jour pris de haine pour un personnage "fictif" ?

Je me suis déjà prise de haine pour un écrivain, malheureusement bien réel, tellement il était mauvais et prétentieux – je pardonne aux incompétents modestes. Pour un personnage, ça n’a jamais dépassé la dernière page, tandis que mes amours perdurent. J’ai été très agacée par le caractère épouvantable et l’ego surdimensionné du demi-frère dans le livre de Christensen du même nom, au point de lever les yeux au ciel à certains passages. J’ai lu dans quelques critiques l’éloge de la "complexité" du personnage. Ben oui, c’est un gros con complexe. Mais les personnages haïssables sont si intéressants !  Et les mauvais personnages, sans intérêt, sans faille, sans incidence, sont si plats que je ne les distingue pas de la page et les aperçois à peine.
6. Et toi, comment jouez-vous ?

Oui.

7. Quel est ton gros mot favori ?

"Putain". C’est surtout lui qui m’aime, il est bien  installé contre ma glotte, et toujours prêt à partir, à mon grand dam. Je lui préfère "nom de diantre", mais c’est moins facile à caser quand on vient de se cogner le petit orteil.
8. Quel est le dernier film que tu as vu ?

Le Stephen Chow d’hier soir. Qui était bien drôle. Mais était-ce utile de le préciser ?
9. As-tu un objet magique  (communément appelé gri-gri) ?

Les peluches sont toutes magiques, je regrette de n’en avoir qu’une. Les chaussettes doudou. Ma mini boite à musique qui joue "la panthère rose" et que j’ai perdue. Ma guitare, quand je sais pas quoi jouer je lui fais un  câlin.

10. Quelle est ta phobie ? Ou tes phobies, soyons fous.

Ma phobie des araignées va mieux. Bien obligée avec tous les monstres à huit pattes qui prennent ma chambre pour un night-club. Là y’en a juste trois en ce moment,  c’est la saison basse.

11. Tu aimes répondre à des questionnaires farfelus que même Proust cracherait dessus ?

Ouais, j’ai promis à une société de génie génétique de les aider à cloner Proust à partir de sa salive, je vais toucher le pactole ! MWAHAHAHAHAHA ! (oui, je suis toujours diabolique)

Et j’offre un  carambar au premier qui me rappelle d’où vient la réplique que j’ai mise en titre, parce que je n’en ai plus la moindre idée.

 

Mise à jour :

Le temps d’incubation est passé, me voici à présent contagieuse ! Voici les questions auxquelles vous, pauvres mortels, devront répondre ou vous serez condamnée à être suivi par un enfant de 8 ans en train de racler "au clair de la lune" sur le violon à deux cordes de papy et qui crie "attend attend attend écoute ! " toutes les deux notes ratées. Ceci est bien une malédiction.

 

1/ Qu’est-ce qui pourrait te mettre très en colère ?

2/ Si tu étais le sujet d’un tableau célèbre, qui serais-tu ?

3/ Quelle musique serais-tu capable d’écouter en boucle sans te lasser ?

4/  Quel est le mystère de l’univers qui t’intrigue le plus ?

5/ Quel livre aurais-tu aimé écrire ?

6/ Quel est ton rapport au chocolat ?

7/ Quel est le surnom le plus stupide que tu aies donné à quelqu’un ? (affectueux ou non)

8/ Par quel fantôme aimerais-tu que ta maison soit hantée ?

9/ Es-tu escarpins, baskets ou chaussons ?

10/ Quel talent aurais-tu aimé posséder ?

 

Et les "heureux" tagués sont : Dom, Plumine, et Lo. Attention au gamin au violon !

l’étrangère

Cette fascination pour les hygiaphones, depuis toute petite. J’aime les vieux hygiaphones,  les simples trous dans la plaque de plexiglas. Pas ceux avec les micro qui donnent une voix de robot, et qui disent à tout le hall quel billet de train on commande. Non, les simples trous en étoile devant le visage de la guichetière, car à l’époque il n’y avait que des guichetières, devant lequel il fallait bien se mettre pour que les mots passent.

Et je me disais: comment ça marche? Comment de simples trous parviennent à faire le tri entre les Mots Nécessaires et les Miasmes Peu Hygiéniques? Si je crache un peu, comme pas exprès, en visant un trou, un petit postillon, le trou va-t-il l’arrêter?

Et la madame, entend-elle réellement ce que je dis, ou retresse-t-elle des fils de mots découpés dans la glace, comme chez le boucher, quand il met la viande dans le grand machin métallique, qu’il tourne la manivelle et qu’en sort des filins de viande rouge et mauve, comme des scoubidous, avec lequel il malaxe le bon steak haché bien ovale et bien sage, tout à fait présentable, tout à fait comme il faut quand il arrive dans mon assiette, bien grillé et tout chaud, préparé par ma maman (avec la purée et les petits pois qu’on a du mal à attraper et que je piquais, trois à la fois, un par dent.)

Une purée et des petits pois et ça y est, j’ai mal à l’enfance.

Il y avait aussi des hygiaphones un peu comiques. Je crois que c’était à la mairie. Des hygiaphones hauts comme trois pommes, des bébés hygiaphones, bien formés avec leurs trous, mais dressés dans le vide et s’arrêtant au cou de la madame, et on parlait par dessus. C’était Symbolique. Il fallait faire attention à ce qu’on disait. On n’est pas entre copains, ici. Fait attention à tes mots. C’est l’Administration, c’est formel.

"En fait, l’hygiaphone, c’est un peu le tenue-correcte-exigée pour les mots entre les étrangers" pensais-je, ou peut-être pas car je ne crois pas que je connaissais l’expression "tenue correcte exigée", mais c’était dans le goût-là.

Il fut un jour où je fus une reine. J’avais une meilleure amie, et cette meilleure amie avait des parents, et ses parents avaient un métier merveilleux. Ils étaient propriétaires de deux cinéma, un petit et un grand. Tout le monde devrait avoir une meilleure amie qui a des parents qui ont un métier merveilleux. Le jour où je fus reine j’ai eu une sale de ciné pour moi toute seule, avec mon amie. Il fallait vérifier la bobine de "Toys Story", une grande nouveauté.

Je fus une reine 1h20 puis je rentrai chez moi.

"Bon sang, mais où étais-tu passée."

Une mère furieuse dans la cuisine, furieuse comme elle savait l’être, agitée comme elle savait l’être, agitée toute raide et sans bouger. A crier comme elle savait le faire, presque sans remuer les lèvres. Et je faisais comme les lèvres. Pas bouger. Tenue correcte exigée. Etre agitée dedans mais pas dehors, comme elle, avoir peur comme elle avait colère.

"Au cinéma? Tu étais juste au cinéma? Tu veux me faire croire ça? Tout ce temps? J’étais morte d’inquiétude! J’ai failli appeler la police!"

Regard vers l’horloge. Partie à 14h, retour à 15h30, oui, le compte y est.

"Arrête de mentir, je ne supporte pas quand tu me mens."

Je savais déjà comment faire. Peut-être depuis le Jour du Gâteau de Semoule.

"Ha bah voilà! Tu vois quand tu veux! Tu as dit que tu allais juste voir le film et que tu rentrais après! Pourquoi tu as été prendre le goûter? Et tu aurais pu appeler! Ils ont pas le téléphone, chez ta copine? Ha, les parents n’étaient pas là? C’est du propre. "

Réponse validée, colère passée. Un coup de tampon. On me tend ma feuille, il n’y a pas raison de revenir. Il n’y avait jamais aucune raison d’y revenir.

Un peu plus tard, il y a eu un homme qui venait souvent dans notre salon. Puis dans notre voiture. La voiture venait me chercher au collège. Il y avait un parking à cent mètres, mais moi elle m’attendait à la grille, pour ne pas que j’aie cent mètres où faire des bêtises. La grille était en haut d’une petite pente, et un hiver elle avait gelé, et j’étais tombée, paf! Comme une crêpe!  Ma mère sortit en catastrophe et m’attrapa par le bras, me traîna sur le sol car c’était gelé et ça glissait bien, en chuintant entre ses lèvres serrées: "Ne pleure pas. Ne pleure pas. Ne pleure surtout pas!" Je n’avais pas envie de pleurer. J’avais l’âge où les pleurs changent. Mais des gens m’avaient vue tomber, et elle avait tellement honte, et si j’avais pleuré, les gens auraient su qu’elle avait une fille qui pleure, et c’était tellement insupportable, et j’étais capable de pleurer exprès, alors vite me traîner sur le verglas, vite me mettre dans la voiture, vite me cacher à la vue, cacher cette fille qui tombe.

Plus tard, plus calme, elle me dira qu’elle avait eu peur que mes camarades me voient pleurer et se moquent de moi. Je savais déjà qu’il était inutile de répondre que je ne pleurais pas. Elle m’a demandé qui était la meilleure maman du monde. C’est toi, bien sur. Et on dit quoi? Merci, maman.

Cet homme était religieux et voulait bien partager sa voiture mais pas son lit. Il voulait savoir si ma mère était sérieuse et vertueuse. C’était pour ça qu’il était dans la voiture.

"Alors, comment il va?

- Qui?

- Ton petit ami."

Je savais qu’il était inutile de dire que je n’en avais pas. Ma mère, ce jour, avait décidé que j’avais un petit ami. Bien. Je reçus l’information. J’ai attendu. Tu es dégoûtante. Répugnante. Un petit ami à ton âge? J’en ai vomi tellement j’étais écoeurée. Qu’est-ce qu’on va faire de toi. Est-ce que tu te rends compte?

J’ai été punie, et l’homme dans la voiture a vu qu’une femme traitant ainsi ses enfants ne pouvait qu’être sérieuse et vertueuse, il est sorti de la voiture et est allé dans son lit.

Plus tard, quand personne ne regardait, sont arrivées les ténèbres, les ténèbres entre lui et moi, où il sortait du lit de ma mère pour aller dans le mien. Je savais qu’il était inutile que je le dise. Ça passerait jamais les trous. C’était pas hygiénique.

Puis j’ai disparu. La maison me croyait au lycée, le lycée me croyait à la maison, et je flottais entre deux mondes, dans un nulle part merveilleux où j’étais chez moi. Un nulle part entre moi et les mots qui me tournaient tout autour et que j’attrapais de deux doigts, pour les lisser et les épingler à mes feuilles. Mes écrits bruissants d’adolescence. Ma solitude bourdonnante et mes étincelles. La sonnerie du téléphone du lycée à ma mère.

"Tu étais où, et avec qui."

Ses colères étaient si froides que même la suspension restait prisonnière. Il n’y avait que des points à ses questions.

"Dans la rue, toute seule."

"Et que fais-tu."

"J’écris."

"Tu écris à qui."

"A personne. J’écris à moi."

"Personne n’écrit à soi."

"J’écris des histoires et des poèmes."

"Pourquoi ne vas-tu pas en cours."

"Car j’ai des ténèbres au fond de moi, car tout me tire au fond de la poitrine, là; car les gens qui parlent ne font que du bruit.  Car les gens me volent ma solitude, et la solitude est la seule compagne qu’il me reste."

Non, je plaisante. Evidemment que je n’ai pas dit ça. J’ai dû hausser les épaules, probablement.

" As-tu un petit ami."

"Non."

"Tu étais où, et avec qui."

"Dans la rue, toute seule."

"Et que fais-tu."

"J’écris.

Je laissais passer quatre tours. J’étais plus vieille, c’était plusieurs années après le Jour du Gâteau de Semoule, et je laissais passer quatre tours. Pourquoi? Je ne sais pas. Je savais que ça ne servait à rien. Elle pouvait durer toute la journée comme ça. Je savais que je n’avais pas sa force. Mais je tenais quatre tours. Pour moi. Mon acte de résistance. Je suis de cette race que le désespoir rend optimiste et que son propre malheur fait rire.

"Je vais dans des cafés avec des amis boire de la bière. Ce sont de mauvais élèves, qui sèchent comme moi, et fument des joints et je fume avec eux. Les cours, ça craint. Les profs sont chiants. Et il y a un mec super cool et vachement beau qui n’a pas les mêmes horaires que moi."

Sourire de la mère. " Ha bah voilà. Tu vois quand tu veux."

Et elle alla voir mon proviseur pour dire que je me droguais. Elle adorait cela. Heureusement pour elle, je séchais souvent. Elle savait qu’elle avait un très beau rôle. Une mère face à l’ingratitude, mais tellement courageuse, qui allait à TOUS les rendez-vous du proviseur, et c’est une femme lucide, chez collègue, ça oui, elle ne se laisse pas aveugler par son amour maternel, elle ne proteste pas quand on accuse sa fille, au contraire elle confirme, même les choses qu’on invente, ha, si on avait plus de parents d’élèves comme elle, notre métier serait merveilleux, elle est beaucoup plus intelligente que les autres, tiens tu me passes le sucre Robert? Et puis – hu hu hu – elle est séduisante, non? Ha si, c’est une belle femme, on le croirait pas quand on voit le laideron qu’elle a mis au monde, non?

Voici ce qu’elle entendait, derrière son hygiaphone.

Une pitié soudaine pour elle, la pauvrette, sa pose assurée, sa voix bien timbrée, son élocution de première de la classe, ses plaisanteries pour faire complice, nous sommes du même bord vous et moi, ses "tiens toi droite, je ne t’ai pas élevée comme ça" et j’étais déjà droite mais je frémissais des épaules pour faire croire que je me mettais encore plus droite, si elle savait qu’une de mes profs l’appelait "la dingue", si elle savait que ma prof de théâtre m’avait demandé, parfois, si ça allait à la maison, si j’arrivais à m’en sortir avec elle, elle qui était tellement sure que ma prof de théâtre était sa meilleure amie, comme elle était sure que le proviseur était son meilleur ami, comme elle était sure que ma meilleure amie était sa meilleure amie. Elle en mourrait.

Dans ce monde gazeux qui pour elle n’existait pas réellement, pas réellement sans elle, pas réellement tant qu’elle ne lui disait pas comment exister, elle n’avait pas de masque, pas de filtre, elle n’avait que son hygiaphone, elle l’agrippait des deux mains et inspirait à fond.

Et elle expirait en parlant. Toujours, elle parlait. Elle était le bureau des renseignements. Des gens défilaient chez elle pour avoir des renseignements sur elle. Rien que sur elle. C’était son poste. Son travail. Parfois des gens voulaient l’interrompre, l’empêcher de parler d’elle. Ils appelaient ça "faire la conversation." Mais c’est une professionnelle. Son hygiaphone ne laisse rien passer dans le mauvais sens.

Parfois, aussi, elle donnait des conseils.

"Tu sais ma fille, c’est difficile d’être une vraie beauté. J’ai eu beaucoup de problème au travail, au début. Tous les hommes voulaient coucher avec moi. J’ai été obligée de m’enlaidir, porter des jeans et des pulls. J’en avais tellement marre qu’on ne prenne attention qu’à mon physique. Je préfère qu’on n’aime pour mon intelligence, surtout que je suis beaucoup plus intelligente que belle. Toi, tu n’auras pas ce problème. Mais dans le doute, enlaidis-toi, porte de vieilles fringues, ne te mets jamais en valeur. On te prendra plus au sérieux, crois-moi."

Ces soirées, si embarrassantes, quand il y avait un Homme. Son rire, toujours trop haut, trop fort, et jamais à propos. Ses tenues voyantes, ses passions qu’elle s’inventait pour avoir de l’attention, l’attention de l’Homme qui semble trop timide pour montrer qu’il meurt d’envie de la baiser, là, tout de suite. Ses minauderies, ses chatteries, auprès de l’Homme, ses provocations faussement ingénues, vraiment impudiques, car elle est si fine, si spirituelle, qu’elle peut lancer un "tiens, je me demande si je me suis rasée la chatte" dans une assemblée, c’est tellement nuancé que personne, personne à part elle et celui à qui elle a cligné de l’oeil ne peut comprendre. C’est galant, un peu XVIII, elle adore.

Ces silences gênés, ces soupirs agacés aussi, ces "bon maintenant tu te calmes", qu’elle n’entendait jamais, jamais.

Et le lendemain, au bureau des renseignements : "Tu as vu comme Untel n’arrêtait pas de me draguer ? Je croyais que je n’arriverai jamais à m’en débarrasser."

Je savais qu’il était inutile de.

Je le savais depuis le Jour du Gâteau de Semoule. J’étais petite, j’allais encore chez une nourrice. Un soir elles papotent menu du dîner, elle conclue par un gâteau de semoule. Le même gâteau de semoule depuis une semaine. J’en avais soupé du gâteau de semoule, c’était le cas de le dire. J’étais petite, je n’avais pas encore d’hygiaphone à moi. Mes mots partaient tous seuls, et disaient ce qu’ils voulaient dire.

"Comment ça : "ha non, pas encore?" Mais enfin, c’est ton gâteau préféré. Tu me l’as dit.

- Non, mon gâteau préféré c’est au chocolat (certaines passions naissent jeunes.)

-Non, ton préféré c’est le gâteau de semoule de maman, rappelle-toi.

- Mais, non, c’est le chocolat ! (Quelle tête de linotte, ma maman ! Elle confond les gâteaux, c’est rigolo.)

Sourire amusé de ma mère à la nounou : "Elle ne s’en souvient plus."

Je ne sais plus de quoi nous parlions dans la voiture. Enfin, de quoi elle parlait, plutôt. Je sais juste qu’une fois rentrés à la maison, elle envoya mon frère dans sa chambre, me prit par le bras, me jeta dans la cuisine, et me gifla. Et me gifla encore.

"Tu ne me contredis pas. Jamais."

Gifle. J’eus le droit de m’asseoir.

Gifle.

"Tu ne me réponds pas. Quand je dis quelque chose, tu dis: "Oui maman." Dis-le.

Oui maman.

Les gifles cessèrent. Mais je n’eus pas le droit de quitter la cuisine. Une fille capable d’affirmer sans honte qu’elle préférait le gâteau au chocolat était capable de n’importe quoi. Elle voulait me garder à l’oeil.

J’ai prétexté une envie d’aller faire pipi. J’eus l’autorisation. Dans les toilettes fermées à double tour, j’ai attendu qu’elle se calme. Et j’ai fait cette découverte : quand on a vraiment, vraiment peur, on ne pleure pas.

Quand on a vraiment, vraiment peur, on ne ressent plus rien.

Elle dit à l’homme qui dix ans après était venu l’aimer qu’elle n’avait jamais levé la main sur nous.

Elle dit à son frère qu’elle m’avait frappé qu’une fois, à cause d’une terrible bêtise qu’elle avait tiré d’un épisode de sitcom.

" Tu veux du gâteau de semoule en dessert, ma chérie ?

- Oui maman."

J’ai une mère à qui j’ai menti pendant plus de vingt ans parce qu’elle me l’a demandé. J’ai une mère qui quand elle dit "ma fille", parle d’une poupée de chiffon, d’un leurre que j’ai créé pour elle, pour lui tenir compagnie pendant que je suis ailleurs, si loin, si loin en face d’elle.

J’ai une mère qui depuis deux ans n’est plus qu’une voix au téléphone, une voix désincarnée qui sort en rouleaux des trous d’une machine, comme elle a toujours été. J’ai une mère qui n’est qu’un trou qui parle. J’ai été enfantée par une absence qui s’impose à tout, qui pose des tas de questions terminées par un point, et qui ne s’est toujours pas aperçue que je ne lui réponds pas.

le manifeste des éclopés

Et puisque ces choses qui ne doivent pas arriver arrivent toujours, regarder par la porte entrouverte des éclopés.

Un éclopé se reconnait au bruit qu’il fait. "Eclopé" signifie: qui est chaussé de sabot. Celui qui fait "clop" en marchant. Celui qui dissone dans la grande marche commune. Celui qui ne défile pas. Celui qui, non plus, ne peut se défiler. Le fil qui dépasse que personne ne vient libérer. Celui qui est audible, qui fait frisonner l’antique nerf de l’oreille, qui fait tourner la tête et en devient visible.

Il y a vers l’âge de 20 ans une révolution. Un retournement. De l’enfance de la famille à l’adolescence du groupe, perdure cette obsession: être comme les autres. Marcher dans la marche. Ne pas être laissé de côté, ne pas être rejeté. Savoir qui on doit être en sachant qui sont les autres. Puis la révolution: la marche s’accélère et se diversifie, il faut suivre une vague, une seule, et la tenir au loin, du bout de la main, pour ne pas se noyer; ou bien aller dans la vague, faire corps, choisir un nom, un groupe, une définition, donner les limites étanches à la vague, faire de la vague une netteté.

Ce qu’on appelle: s’affirmer. Décoller la négation qu’on porte sur le torse pour la coller au groupe, aux normes, au devoir. Pratiquer l’affirmative en disant: "je ne suis pas" (comme eux, comme avant, comme on voudrait que je sois, comme je pensais que j’étais.)

Les éclopés sont ceux qui n’ont jamais été. Ceux qui, à l’âge où chacun est différent et s’acharne à être "je suis" (populaire, à la mode, amoureux, comme les autres) n’ont jamais été qu’eux-même et ont été vus.

J’ai longtemps eu des nouvelles de personnes que je n’ai jamais rencontrées et qui se souvenaient très bien de moi. J’ai cessé de m’en étonner.

L’éclopé est aussi l’estropié. L’estropié est celui "à qui il manque quelque chose." Le pas fini. Le mal cuit. L’estropié a quelque chose du bernard-l’ermite. Il prend à sa portée ce qui pourrait le compléter. Il se coud des membres grossiers à gros points, et cela se voit, et cela l’empêche, et cela le fait boiter, et l’estropié se transforme en éclopé, et cela se voit. Il emprunte aux autres des goûts à la mode, mais cela se voit. Il emprunte des attitudes, mais cela se voit. On les lui reprend. Alors, souvent, il prend des choses dont personne ne veut: des lectures trop compliquées, des passions trop prenantes, une musique trop contraignante, des sciences trop obtuses. C’est pourquoi les éclopés font souvent de grands esthètes ou de brillants ingénieurs, quand ils font quelque chose. C’est pourquoi les esthètes ou les brillants sont naturellement éclopés. Jamais des débrouillards.

Car brouillés, ils l’ont toujours été. Brouillés avec le monde, trop dur, ou trop injuste, ou trop illogique, ou juste incompréhensible. A huit ans, j’étais un Vulcain. Tu seras punie pour ta maladresse. Pourquoi, puisque je n’ai pas fait exprès? Car ainsi tu ne recommenceras pas. Pourquoi corriger l’intention d’un geste qui en était dépourvu? Ne me répond pas! Pourquoi devrais-je me soumettre aux lois d’un groupe manifestement défaillant? Je veux mettre des pantalons et jouer au ballon. Les filles ne mettent pas de pantalons et jouent à la poupée. Pourquoi? Car les filles font ça. Je suis une fille, et je ne veux pas faire ça. Si tu ne le fais pas, alors tu seras un garçon manqué. Quel mal y a-t-il à être un garçon manqué? Après tout, j’aurais pu naître garçon. Mais tu es une fille, et les filles aiment à être coquettes, les filles doivent être jolies. Mets ta robe, tu seras jolie. Si je suis jolie avec une robe, alors c’est la robe qui est jolie, ce n’est pas moi.

Mets ta robe, tu seras jolie, cela fera plaisir à ta mère que tu sois jolie.

Puisqu’arrivent des choses qui ne doivent pas arriver mais qui arrivent quand même, dont être une fille que ses parents ne trouvent pas jolie. Ça aurait pu arriver à une autre, ça aurait pu ne pas arriver, mais c’est tombé sur moi, et j’ai fait avec, et c’est tout, et il n’y a rien à dire d’autre.

Nous vivons dans un monde psychiatrique. Où l’on décortique et énumère et étudie ce qui doit être et ne pas être, ce qui est sain et maladif, ce qui est bon et mauvais, ce qui a remplacé ce qui est Bien ou Mal, car plus personne ne croit en le Bien et le Mal. On remplace la morale par la narration. Si un grand criminel a eu une enfance terrible, alors il n’est plus un criminel, mais le dernier chapitre d’une histoire dont il n’est qu’un objet. Nous vivons dans un monde fléché, où ce qui est racontable est explicable, et ce qui est explicable est compréhensible, et ce qui est compréhensible est pardonnable. Nous vivons dans un monde où de plus en plus de personnes accusent les parents d’Hitler.

Plus le monde est découvert, plus il s’agrandit, et plus il échappe à l’entendement. Nous développons de plus de plus de méthodes et de circonvolutions pour réduire ce monde en histoires et retrouver dans la science le confort perdu des dichotomies dogmatiques entre le Bien et le Mal.

Nous avons accompli, en faisant nôtre la pensée psychiatrique, le rêve des religieux, des missionnaires, des utopistes, des médecins: vaincre le Mal dans un monde normé de compassion. Le Mal n’a plus le moindre sens. Il n’existe plus. Le diable est bien au chaud dans sa cellule capitonnée. Le Bien s’est dédoublé en perdant sa majuscule, et est devenu: bien-être.

Il y a des listes de façon de faire pour le bien-être d’un enfant. Des Dolto, des Pernoud. On a remplacé l’enseignement rigide de la morale par une collection de recettes pour forcer un enfant à être heureux dans les normes culturelles du lieu de sa naissance.

Et celui qui est le plat raté d’une recette mal comprise ou simplement ignorée, celui qui ne sort pas du même moule à tarte que les autres, est l’éclopé. L’éclopé devient le nouveau pervers. Un effet pervers, celui qu’on ne voulait pas. Avant d’être médicalisé, freudisé et donc sexué, le pervers était le rebelle, celui qui s’oppose, celui qui ne fait pas qu’on attend de lui. Aujourd’hui, d’un pervers fort, on dit: un délinquant. D’un pervers faible, on ne dit rien. On l’ignore, on en a honte, car rien n’est plus honteux de nos jours qu’un faible.  Dans les cours d’école, on pratique une science du double sens langagier assez ingénieuse: on s’en moque.

Jamais débrouillards, toujours dans le brouillard, dans un monde où il vit des choses qu’on lui assure qu’elles n’arrivent pas. On lui assure que ses parents l’aiment, qu’il a des amis, qu’il vit les plus belles années de sa vie, qu’il aimera une personne du sexe opposé, se mariera et aura des enfants.

Et l’enfant éclopé sait que cela ne le concerne pas, et que s’il appelle il n’aura que des recettes pour changer, ce que les adultes appellent "aide", alors l’enfant fait avec, car l’enfant a suffisamment d’histoires pour se passer des histoires des grandes personnes, pour se passer des causes et des effets psychologiques. Adulte, il apprend, il apprend qu’il a été lésé, mal fait, mal cuit, que ces choses qui lui sont arrivées, ce deuil à faire trop jeune, ces responsabilités à prendre trop tôt, et cet homme gentil avec qui il jouait à être nu en secret, ces choses ne sont pas censées arriver, et c’est pour ça qu’il est éclopé, et que ce n’est pas normal à défaut d’être mal tout court. Alors l’adulte souffre et se révolte, il tempête ou pleure, souvent tout à la fois. Il veut tout reprendre du début. Se refaire. Se recomposer. Se "reconstruire". Se "réinventer". On lui présente un bulletin de "résilience" pour cesser son abonnement à lui-même. Il signe. Parfois ça marche, parfois non.

Et dans sa lutte pour la survie, cette lutte difficile qui prend toutes les forces, il oublie cette chose essentielle: la souffrance augmente avec la distance qui sépare les lèvres de la plaie. La souffrance vient du décalage. Du décalage avec soi, quand on n’est plus soi, quand le monde heurté de trop près nous a tranché en deux. Du décalage avec les autres, avec le monde dont on n’a jamais vraiment fait partie. Du décalage naît le frottement, et du frottement la brûlure. Il oublie dans la brûlure et la lutte acharnée pour l’éteindre que vouloir être lui-même, c’est être bien, c’est vouloir le bien-être, c’est vouloir être comme chacun est censé être et que chacun n’est pas. C’est être adapté. Il en oublie qu’il souffre non pas d’être un éclopé, mais d’être dans un monde qui n’a aucune place pour eux. Le bonheur est la nouvelle obligation morale, la marche la nouvelle doctrine.

Les choses qui ne sont pas censées arriver arrivent, et quand cela arrive, on fait avec, on l’épouse ou le transforme, on le nie ou le transcende. Cela aussi est possible. Est possible un monde de boiteux, de manchots, d’édentés, de pieds bots, de culs-de-jatte, de bossus, de borgnes, de muets, de rêveurs, de paresseux, de fous, d’apathiques, de rageurs, d’artistes, tous ceux qui ne sont pas dans la marche, et ensemble, chacun dans son coin, dans une colonne de spirales, de fumées, de torsades et de contresens, manifester.

Ce manifeste pourrait commencer ainsi:

1/a) Nous revendiquons le droit de n’en vouloir à personne, de ne pas chercher de coupables. Nous revendiquons notre droit au pardon. Nous revendiquons le droit de constater la responsabilité de chacun et de n’accuser personne pour ne pas, dans une simplicité manichéenne trop répandue, s’excuser soi-même de nos propres fautes.

1/b) Par là, nous revendiquons le droit d’être coupables. Nous revendiquons le droit d’être complet. Que nos fautes commises au nom de nous nous reviennent et nous restent, et ne reprennent pas la voie ouverte entre nous et ceux qui sont responsables du mal premier commis. Nous revendiquons le droit de vivre avec nos ténèbres.

2/Nous revendiquons le droit de dénoncer sans accuser. Nous revendiquons de pointer du doigt ces choses qui arrivent et ces choses qui sont pour leur rendre leur place dans la réalité; par conviction, par réflexe, par devoir, par esthétisme, et non dans une démarche thérapeutique.

3/a) Nous revendiquons le droit d’être bien avec notre invalidité. Nous revendiquons le droit de ne pas vouloir être validés.

3/b) Nous revendiquons le droit à vivre avec ces choses qui n’arrivent pas mais qui nous sont quand même arrivées, et n’en pas souffrir. Nous revendiquons le droit d’intégrer à notre histoire l’anormal. Nous revendiquons la simple constatation. (voir 1/a) )

4/ Nous revendiquons le choix dans le silence de la souffrance.

5/ Nous revendiquons être autre chose qu’une histoire à raconter.