J’ai connu il y a bien longtemps une jeune fille qui ne voyait pas le mal. J’avais dix-sept ans ; je connaissais beaucoup de choses et en ignorais plus encore ; moins de par ma jeunesse ou ce rabot des enthousiasmes qui ôte vite de toute expérience les aspérités irritantes qui en font le charme, que par de parfaits hasards de la vie et des rencontres qui donnent soudain un sens à ces choses dont nous connaissons le nom et donc croyons les connaître, alors que nous faisons qu’en savoir la définition.
Aussi par exemple, cette autre jeune fille, encore plus en amont de mes accumulations de faits dont j’ai le souvenir et que donc il convient d’appeler « mon histoire » bien que j’en sois plus détachée de certaines histoires de certains autres ; elle était fille d’un ami de ma mère, aussi, souhaitaient-ils par fantaisie que nous le soyons aussi. Elle ne me plaisait pas, mais à l’époque, ça ne m’empêchait en rien ; j’avais tant peur de déplaire que je prenais rarement garde à mes propres dégoûts. Elle m’accueillait avec des sourires et des embrassades ; puis m’abandonnait au mur de sa chambre quand personne ne regardait, passant en boucle je ne sais quel album des Beatles qui m’insupportait. Je dois rendre justice à son endurance ; écouter en permanence les mêmes musiques, tous les soirs, pendant des mois sous le simple plaisir d’agacer qui en subit l’écoute démontre une ténacité tout à fait admirable. C’est le genre de jeune fille qui, aujourd’hui, a sans doute très bien réussi dans la vie. Toujours est-il que la quotidienneté de ce rituel m’en avait ôté l’étrangeté ; ce n’est qu’un jour de hasard, qui nous avait réunies toutes deux dans un lieu improbable et hautement ennuyeux, où elle se précipita vers moi avec un radieux sourire et plus volubile que jamais, avant de voir une compagnie plus intéressante et s’y diriger, me plantant là avec une phrase en cours dans la bouche, que je fis l’expérience de l’hypocrisie. Je connaissais le mot ; je savais son comportement ; mais jamais je n’avais saisi le lien intime qui les unissait. J’entends souvent l’expérience réduite à ce qu’on vit ; j’oppose que c’est ce qu’on comprend de ce qu’on vit. Si on vit une chose et en comprenons une autre, alors c’est cette autre chose qui fait partie de l’expérience ; ainsi cette tendance si chère aux psy de comptoir – j’en fais partie et ne m’en fais pas reproche – d’extraire d’une vie les systèmes, les retours, les répétitions des expériences qui souvent échappent car incomprises et ne sont que du vécu.
Aussi cette jeune fille, qui avait dix-sept ans quand j’avais dix-sept ans, ce qui est une raison bien suffisante pour être amies quand on a dix-sept ans, me fut, entre la fin de son amitié et la compréhension de cette fin, une douleur avant d’être une expérience.
Elle était ma meilleure amie, ce qu’on appelle meilleure amie à cet âge, c’est à dire qu’elle m’était une nécessité. Nous étions proches et complices. Et soudain, je lui fus une étrangère. Cela arriva dès le lendemain du premier baiser avec un ami commun. Je lui avais confié quelques jours auparavant que cet ami me plaisait et en étais peut-être amoureuse, aussi fus-je un peu surprise, quand j’ai voulu me lancer dans ses bras, de constater qu’elle s’y trouvait déjà. Les bras n’offrent qu’un seul creux ; je n’avais plus qu’à faire demi-tour, et le fis sans même une amertume. Il avait fait son choix et ce n’était pas moi ; son amitié m’était précieuse et je la conservais ; je n’avais, somme toute, rien perdu. Je ne voyais pas pourquoi j’aurais eu de la peine, donc je ne savais pas que j’en avais.
C’était un couple banal, sans tragédie, sans obstacle, sans péripétie ; elle le vivait plutôt mal, aussi distillait-elle régulièrement de mignonnes disputes qui pour les yeux d’un amoureux passent aisément pour les charmes d’un tempérament capricieux ; tout en me détestant elle m’affligeait tous les détails de sa vie amoureuse, informait la classe entière du bon déroulement de ses projets pour son dépucelage, bien que personne n’en eut rien à foutre et se sentait plus gêné qu’honoré par ces confidences. Elle voulait croire son histoire unique ; elle voulait du grandiose ; elle voulait être l’objet de sa propre fascination.
Nous étions amies depuis le collège. Soudainement, mes manières l’insupportaient ; mes façons lui devenaient grotesques. Nous ne riions plus des mêmes choses ; mes imbécillités pour rire devenaient, pour elle, la marque d’une imbécillité réelle. J’aurais pu comprendre si elle m’avait retiré son amitié ; mais nos habitudes restaient les mêmes ; elle semblait ne pas parvenir à m’ignorer. Je ne savais pas que j’étais traitée injustement, et donc, ne pus jamais lui en faire reproche ; je voulais juste savoir ce qu’elle me reprochait, à moi, afin de me racheter. (Ces mots terribles dans mon journal de cette époque ; l’évocation régulière de ma faute, ma culpabilité, que je ne remettais jamais en cause. Elle m’avait désignée coupable et je la croyais, car elle était ma meilleure amie, car je lui faisais confiance, bien que jamais je ne pus savoir de quoi, et, je le soupçonne, elle non plus.)
Cela dura des mois, cela dura un an. Elle m’adressa un jour une lettre, une de ces lettres que j’avais appris à redouter, où elle m’expliquait à quel point ma présence lui était insupportable, comme elle serait heureuse si seulement je n’existais pas. J’allais mal, depuis bien longtemps. Elle me le signala : puisque vraiment je n’aimais plus la vie, j’étais une bien piètre personne de me dire son amie et de ne pas me suicider alors que ça lui rendrait tellement service.
Je trouvai, là, qu’elle abusait peut-être un chouïa. Je n’en fus pas choquée, ni même vexée, je n’en étais plus capable. Je me confiais à mon ami, son petit copain ; il me rendit des confidences terrifiantes.
Il advint que leur couple allait mal, sans qu’il y put quoi que ce soit ; elle avait un comportement et des exigences intolérables, et rien n’y pouvait l’y faire renoncer. Il me confia ce flirt éhonté avec un autre garçon, dans le but presque avoué de le tromper. Elle ne voyait pas le problème ; elle faisait ça en toute innocence. Elle ne voyait pas le mal. C’est ce qu’il me dit : pardonne-lui, elle ne voit pas le mal.
Sa voix était sans colère ; son regard, à peine résigné. Je n’avais pas compris à l’époque qu’il était dans le même état que moi. Dans l’état d’épuisement moral que suppose les assauts innocents d’un être qui ne voyait jamais le mal.
Je lui ai pardonné. Bien sûr que je lui ai pardonné. Comment faire autrement ? Elle ne comprend pas ce qu’elle fait. Elle a la cruauté des anges, l’inconscience des enfants. Comment lui en vouloir ?
Le jour des résultats du bac, elle fut très mécontente d’apprendre que je l’avais eu, invoquant la chance et grimaçant à mes notes supérieures aux siennes. J’ai renoncé. J’étais sans plus de force, sans patience, j’étais épuisée. J’ai voulu informer mon ami que bien que cela me brisât le cœur, nous ne nous reverrions plus. Il ne décrocha jamais le téléphone. Cela faisait des mois qu’elle surveillait ses communications.
Et elle resta un creux, un vide, une interrogation sans fin qui absorbait toute réponse et restait aussi affamée. Bien des années plus tard, une femme me voulut du mal, une femme à qui je n’ai été présentée qu’une fois, mais qui ne m’en voulait que plus. Je ne la connaissais pas mais savais d’elle des choses qui m’empêchaient de la respecter. Aussi puis-je voir assez facilement qu’elle était jalouse. Et ce fut la réponse claire et tardive : cette jeune fille qui n’avait plus dix-sept ans depuis longtemps était jalouse. Tout simplement jalouse. C’était un mot que je connaissais et avais sans doute employé bien souvent en croyant user du mot juste. Je fis l’expérience de la jalousie des années après l’avoir vécue. J’en ai goûté l’horreur et le lent travail de sape.
Nous avons réussi à ne jamais nous croiser bien qu’allant à la même université. J’ai revu mon ami, un jour. Il était seul avec elle, lui qui avait tant d’amis avant. Elle allait en cours et lui passa une chaise inoccupée avant que la porte ne se referme. Il plaça la chaise devant la porte, face au mur. Il s’assit. Il n’avait ni livre ni musique. Il regardait devant lui. Il attendait. Je ne l’ai pas salué.