l’écrivain est quelqu’un comme tout le monde

Quand j’étais adolescente, je me sentais très différente des autres. Comme tout le monde. L’adolescence est un immense manège où,  chacun isolé dans sa petite voiture, sa fusée et son camion de pompier, nous contemplons notre flamboyante unicité en tournant tous dans le même sens. Ce petit manège peut durer longtemps, surtout si on attrape le pompon, celui qui donne un tour gratuit.

Mon pompon fut la littérature . Je me sentais différente et je lisais beaucoup. Je n’ai pas mis longtemps à mettre sur le dos de cette passion qui n’avait rien demandé cette différence sensible. Au début était la fascination – la fascination dangereuse, la douce terreur qui paralyse au delà de toute étude, toute compréhension, toute distance, je me prenais en pleine face l’écriture des autres. J’aimais ces autres, profondément. J’écrivais déjà beaucoup, mais ne me sentais pas Écrivain. J’étais une Lectrice, affamée, acharnée, paniquée. Je vivais dans un monde où les adolescentes se divisaient en deux catégories : celles qui redoutaient de n’avoir rien à se mettre, et celle qui redoutaient n’avoir rien à lire.

Douce époque, vraiment. Je ne la regrette pas, non pas que je la considère avec la condescendance d’usage avec laquelle on se doit de contempler ses amours de jeunesse,  mais parce que je suis peu encline au regret. C’était si doux d’être bercée dans sa solitude quand on a toujours quelque chose à lire, et surtout, c’était doux de se sentir appartenir à quelque chose, moi qui n’appartenait à rien. J’appartenais à ces auteurs, à leur passion  du mot, à leur imaginaire. Je n’étais pas de ce monde : j’étais du leur.

Bien sur, j’en ai rencontré bien d’autres, de ces personnes de chair, des décalés, des pas de notre époque, à force de vivre dans ce monde en noir et blanc.  On s’est pris par le bras et nous sommes rarement lâché. J’ai écrit, beaucoup plus, en plus grand, dans l’espoir d’être vue de plus loin que de derrière mes propres yeux. Cela me semblait naturel. J’appartenais au monde ceux qui lisaient et étaient lus. Puis arriva, bien des années plus tard, cette idiote constatation, une de celle qui démange, qu’on  aimerait ne jamais avoir vue, une vérité qui rend frileuse et donne tout de suite envie de rentrer dans ce qui il y a une seconde plus tôt n’était pas encore un passé : tout le monde écrit.

Tout le monde. Tout le monde a un roman en  tête, une histoire à raconter, un témoignage qu’il aimerait partager. Tout le monde, à défaut d’écrire, aimerait avoir écrit. Tout le monde a ses "si" littéraires : si j’avais le temps, si j’avais la patience, si je connaissais les bonnes personnes, si j’avais fait les bonnes études, si j’avais le courage. Dans ma petite île où j’avais échouée avec ma caisse de livre, j’aperçus derrière le cocotier un Club Med.

Ils sont nombreux . Il y en a des drôles, il y en a des touchants, il y en  a des torturés, il y en a des nuls. Il y en a surtout des nuls. Des bégayeurs qui ne font que répéter ce qu’ils ont déjà lu en  forçant sur les coins pour que ça rentre dans leurs petits critères fantasmatiques à eux tout seul. J’étais atterrée. Comment de tels agglomérats de médiocrité peuvent-ils prétendre en être ?  Comment peuvent-ils se considérer comme appartenant à ceux qui sont lus ? Qui peut bien en vouloir ? Comment peuvent-ils oser s’insérer dans la chaîne immense qui lie des millénaires de livres entre eux, dans l’arbre sacré qui prend racine dans le plus intime  de l’humanité et se déploie au plus proche de son histoire ?  Ca ne sait pas lire, ça ne sait pas écrire, et ça se veut écrivain ?

Evidemment, je les ai détesté. Les nuls, surtout, pour leur présence désobligeante dans mon atmosphère,  mais les bons aussi. Je ne suis pas encore assez imbue de moi-même pour ne pas voir que la puissante charge identitaire dont j’investis ma manie d’écrire sert surtout à masquer l’immense échec social que je suis devenue contre toute attente, surtout la mienne. La société adore les épithètes : il faut être quelque chose. J’en ai longtemps eu plein les mains à n’en savoir que faire. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’écrivain, non pas que ma passion ou mon  "talent" ait grandi au point de chasser de moi toute autre considération, mais parce que je n’ai plus que ça. C’est ma dernière corde avant le vide. Alors, quand j’en vois qui écrivent mieux que moi et qui s’en foutent, forcément ça me plombe le moral. Alors je préfère les haïr, ça fait plus classe et c’est plus tonique.

Je m’étais fait cette réflexion, il y a quelques temps : n’importe qui sachant plaquer un la mineur sur une gratte est un musicien, mais quiconque écrivant n’est pas écrivain. Faut être publié pour cela, et même, en  vivre.  On en conclue que la plupart des livres qu’on a pu lire au cours de notre vie ne sont pas le fait d’écrivains. Non non. C’est des générations spontanées de mots, qui débarquent, comme ça, se placent bien  au chaud sur les étagères et font des yeux de chiots pour qu’on les lise. Alors qu’on  voit de plus en plus de clampins se dandiner sur des bits formatés à brailler presque juste grâce au play-back des paroles dont ils n’ont pas écrit une ligne s’appeler "musicien", un livre qu’on tient dans les mains n’a pas d’écrivain, il n’a qu’un auteur. Les livres sont toujours un peu orphelins.

Parce que c’est un métier d’écrire,  et jouer une capacité. Une capacité, c’est flagrant. Tu sais jouer ou tu ne sais pas, tu sais jongler ou tu ne sais pas. Je revois soudainement ce gamin  d’à peine neuf ans, à un festival cher à mon  coeur, où emportée par l’ambiance je faisais jouer mes balles; ça a toujours un effet centrifuge qui attire tous les gosses dans un rayon  de vingt mètres – et permet de voir l’implacable logique enfantine : quand on  jongle aux balles, on fait du jonglage, quand on jongle aux massues, on  fait du cirque, et ils n’en démordent pas  - qui me regarda intensément pendant plusieurs minutes avant de claquer la langue d’un air professoral, et affirmer d’un ton  bien au dessus de son âge : "c’est bien ce que je pensais, elle ne jongle pas très bien". Je me la serai bien  joué Bayrou et fait bouffer mes baballes, à ce petit con. Car certes je jongle mal, mais je sais jongler. Tandis que si on écrit mal, on ne sait pas écrire.

Si l’écoute est à la musique ce que la lecture est à la littérature, alors l’écrivain non adoubé par une publication est à cette place bâtarde de l’interprète bourré qui massacre "Stairway to heaven" au coin du feu. Sauf que c’est un métier d’écrire, mais pas de jouer Stairway. Même bourré. *

Ou plutôt, c’est la place du compositeur qui a écrit un morceau à plusieurs voix mais qui ne trouve personne pour le jouer. * Le roman est terminé lorsqu’est appliqué le vernis de la lecture. C’est le Lecteur qui finit le roman et lui redonne, paradoxalement, sa vitalité. C’est lui qui le fait vivre, et s’il est aussi Écrivain, lui fait des gosses. Un livre non publié est une branche morte, un fruit stérile. Quand les capacités s’exhibent, le manuscrit dans le tiroir est un cadavre dans le placard, un secret honteux et choyé.

Et ce secret, tout le monde le partage. Ou tellement de monde que ça en devient tout le monde. Comment penser que ces livres qui nous ont transporté, accompagné, qui nous sont des évidences, ne sont que la rencontre entre une personne normale et un  hasard de la publication ? Où se situe la frontière mince et fragile entre l’auteur et l’Écrivain ? Je le saurai peut-être un jour. En attendant, j’ai un manuscrit à finir. Comme tout le monde.

* Vous pouvez me croire, c’est du vécu.

le synesthèseur par Exomène

Je l’avoue avec une  certaine honte : y’a plus grand chose sans mots dedans qui m’emballe vraiment. Je suis devenue atrocement difficile. La musique,  ma maîtresse, mon amante, celle qui me décrasse les sens attend bien sagement sous la couette que je la rejoigne, avec ses bigoudis dans les cheveux et un pli d’impatience au coin des lèvres. Je fais la snob qui attend de voir avant d’embrasser.

Je me souviens du temps où tout était prétexte à enthousiasme. Je m’en suis souvenue quand je suis tombée pour la première fois sur une video du synesthèseur. Foin de la pose dans le peignoir long, une main  dans la poche et l’autre me retirant la pipe du bec en disant : "ouiiii j’aime beaucoup l’idée, le concept est porteur." On bat des mains et on  fait "mais c’est trop cool ce truc!"

"Ok, Vivi,  on est content pour toi, mais de quoi tu causes au juste ? " Ha oui, pardon, gens, même si tu aurais pu trouver tout seul vu que le synesthèseur, ça veut bien dire ce que ça veut dire.

Tu vois ce que c’est la synesthésie ? C’est le phénomène qui associe dans le cerveau de certaines personnes deux sens qui à la base se seraient contentés de se croiser sans se saluer. Ceux qui entendent les couleurs ou sentent les mots sont les synesthètes. Tu vois le poème de Rimbaud, Voyelles ? Celui qui commence par "A noir, E blanc, I rouge" etc… Ben voilà, c’est ça, même s’il parait que Rimbaud n’était pas synesthète, mais Nabokov si, même si ça n’a aucun rapport à part que j’aime étaler ma science.

Je m’acharne à appeler Exomène un compositeur, même s’il préfère éviter les étiquettes.  Pour le synesthèseur, il se qualifie plutôt de "creative coder."

Le principe du synesthèseur est plutôt simple : il fait entendre le son que "produit" une image, et va encore plus loin en appliquant le système dans l’autre sens, c’est à dire que le son généré va influencer l’image. Voici ce que ça donne sur la série "Visions Désaturées" de la photographe Dorianne Wotton :

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=IzTgDGohsvY#!

Grosse curieuse de nature, j’ai profité qu’il regardait ailleurs pour attaquer  à la tronçonneuse l’improviste  le pauvre Exomène  qui a bien voulu répondre  à mes questions hasardeuses.

VS : Comment t’es venue l’idée du synesthèseur ?

Exomène : Sur le fond, le synesthèseur est né du tas d’idées qui me sont venues en entendant les gens parler du numérique dans la pratique artistique avec souvent le présupposé qu’il s’agissait d’un changement fondamental (et pas forcément une bonne chose). Pourtant, une symphonie est-elle un morceau de musique électronique si elle a été composée et enregistrée sur un ordinateur ? Un morceau techno est-il classique si il a été joué par un orchestre symphonique? Je ne crois pas.

Pour l’instant, le passage au numérique a surtout consisté à transposer les pratiques et les œuvres du monde physique pour qu’elles puissent être traitées par des processeurs. Une photo reste une photo qu’elle ait été prise en numérique ou en analogique. Idem pour un morceau de musique.

Ce sont les ruptures et les continuités introduites par le numérique que j’ai voulu interroger avec le synesthèseur.

Sur la forme, l’idée de la synesthésie m’a été soufflée à force de parler de ma manière de travailler le son: le son pour moi est une matière qu’on choisit en fonction de ses qualités qu’on prend à pleines mains et qu’on étire, qu’on déforme, qu’on agence avec d’autres sons jusqu’à obtenir le morceau de musique qu’on avait en tête. Et quand je suis lancé sur le sujet j’arrive vite à employer des termes correspondants à d’autres sens que l’ouïe pour parler de musique, comme humide, rugueux, chaud… C’est essentiellement le toucher que je mobilise quand il s’agit de faire de la musique, bien que je ne sois pas synesthète au sens clinique du terme.

Le databending permet de faire tenir ensemble le fond et la forme.  Le databending consiste à détourner un flux ou une structure de données.  Le synesthèseur ne convertit pas une image en son, il fait interpréter la suite de symbole que constitue un fichier image pour l’ordinateur comme si il s’agissait d’un fichier son.  Il s’agit en fait de détourner la sémantique des signes qui composent un fichier et quand on considère, grâce à Herbert Simon que le cerveau est, comme l’ordinateur, un système de symboles, il est facile de dresser un parallèle entre la synesthésie et le databending. Les informations sensorielles d’un synesthète sont détournées d’un sens vers l’autre. Et bien le databending, c’est pareil on détourne un type de fichier (par exemple une image donc la vue) vers une sortie qui n’est pas prévue (par exemple les enceintes, donc l’ouïe).

VS : Est-ce que tu t’es basé sur des propriétés physiques ou mécaniques de l’image, ou bien as-tu plus orienté sur les sensations semblables , un côté plus subjectif?

Exomene : La technique retenue ne m’y autorisait pas. Mais ces questions ne me laissent pas indifférents et je suis en train de les traiter dans le projet F#555.

VS: Et dans l’autre sens ?

Ex : En plus du databending, j’ai utilisé un système génératif (*) dans le synesthèseur, donc il n’est pas possible de revenir à l’image d’origine en reprenant le morceau produit par le synesthèseur. Si on prenait un de ces morceaux et qu’on en faisait du databending pour en obtenir une image, ça ressemblerait à ça:


VS: Quand on voit que l’image se dédouble, qu’est-ce qui fait que précisément, là maintenant, ça se dédouble?


Ex :Ça c’est la troisième partie du synesthèseur: la synthèse vidéo.

Donc l’image a été détournée en sons et les sons sont appliqués à l’image fixe via un synthétiseur vidéo, c’est-à-dire que c’est vraiment la musique générée par l’image d’origine qui vient la déformer. Ensuite, je ne peux pas te répondre précisément sur "ce qui fait que précisément, là maintenant, ça se dédouble?", car le synthétiseur vidéo se base sur des fichiers de configuration qui viennent définir de quelle manière le son agit sur l’image. J’en utilise plusieurs qui s’appliquent aux images pendant un temps donné et dans un ordre aléatoire. Je suis souvent déçu quand je vois une installation utilisant de la vidéo car il s’agit souvent de boucles qui font que si on retourne voir l’installation, on verra la même chose. J’ai voulu éviter ça avec le synesthèseur. Pour chaque exposition, les photos sont prédéfinies, donc les morceaux de musique le sont aussi mais il est fort peu probable qu’on puisse voir exactement la même chose à chaque fois qu’on repasse devant l’installation.

V S : Comment le synesthèseur se comporte-t-il dans ce monde cruel ?

Ex : En tout et pour tout, le voyage aura pris un an environ, depuis la discussion sur la synesthésie fin mars 2011 en passant par la création de la partie logicielle en août/septembre et par la première expo à Montreuil mi-octobre (http://www.exomene.com/?article=126), escale à Melbourne (http://www.exomene.com/?article=123) quinze jours plus tard puis expos à Paris en février (http://www.exomene.com/?article=134) . Et je te fais grâce des dossiers d’appel à participation que Dorianne et moi remplissons régulièrement pour pouvoir exposer. (Il sera aussi exposé à l’université de Stanford en avril à l’occasion  de la Linux audio conference 2012, il est tellement modeste qu’il a oublié, ralàlà.http://www.exomene.com/?article=145)

VS:  Et est-ce que tu as déjà expérimenté cela sur d’autres photos, d’autres style, d’autres photographes que Dorianne Wotton, et si oui, quelles conclusions en as-tu tiré des différences?


Ex : En fait, j’ai utilisé mes travaux d’étudiants au format pdf pour mes tous premiers tests, j’ai aussi testé avec d’autres images qu’elles soient de Dorianne ou non et il en ressort que c’est surtout le type de fichier qui va influer sur le son: un gif, un pdf, un jpg ou un raw ne vont pas du tout sonner de la même manière. Et c’est tout à fait logique pour du databending. Un fichier jpg et gif peuvent donner des images tout à fait similaires à l’œil, mais la structure des données qui permet d’arriver à ce résultat est complètement différente, les sons dépendant essentiellement de cette structure, c’est normal qu’ils différent beaucoup quand on en change. Ainsi, la même photo sonnera plus différemment en gif et en jpg que deux photos différentes en jpg.

VS: Est-ce que tu as déjà été surpris ?


Ex : Oui et non. Sur le plan général je n’ai pas été surpris du rendu. Par contre certains fichiers m’ont surpris: avec mon imagination débordante, j’ai entendu des chuchotements indistincts ou de grands cris sur certains fichiers, des bruits proches de la réalité.
C’est pour ça que j’ai développé le système génératif du synesthèseur: pour mettre en lumière les spécificités "informatiques" de chaque image en tentant de restreindre les effets, les composantes de sons liés à la structure des fichiers.

VS : Tu es arrivé vite aux résultats qu’on peut actuellement, ou est-ce que tu as eu des tâtonnements?


Ex :La partie databending a été assez rapide à mettre en place. J’ai pas mal tâtonné sur l’installation en elle-même: comment arriver au résultat auquel j’étais arrivé de manière assez pratique et visuelle pour être exposé. Mais ce qui m’a demandé le plus de boulot, c’est le système génératif: ce n’est pas facile d’arriver à sortir les sons réellement spécifiques à un fichier quand on n’a que des notions très limitées en statistiques et aucune en acoustique . :)

Quand j’ai vu que malgré ses liens il a réussi à attraper son portable et tentait d’appeler au secours, je l’ai relâché avant de me faire arrêter pour kidnapping. L’entrevue s’est donc terminée, à mon  grand dam et son grand soulagement. Pendant que son  hurlement s’estompe dans les longs couloirs de mon  bunker privé, j’en profite pour te donner ce lien si tu as envie d’écouter ce que ça donne quand il fait de la musique normale : http://soundcloud.com/exomene/sets , même si évidemment on ne peut parler de  normalité quand…

Tiens ? Des pas ? Qui viennent ici ? Et un  hurlement ? Il a toujours pas fini ? Il s’est perdu ? Que…

" Hey, tu avais mis un (*) plus haut. T’aurais pas oublié quelque chose ?"

Ha bah si, tiens.

(*) Si toi aussi tu as une notion un peu floue de ce qu’est un  système génératif, je te mets une petite  définition  fournie gratuitement parce que faut pas croire que je vais me fouler non plus:

 Forme artistique reposant pour tout ou partie sur l’utilisation d’un système autonome, c’est-à-dire d’un système ne reposant pas sur une intervention humaine pour déterminer des caractéristiques d’une œuvre et la réaliser.

le manifeste des éclopés

Et puisque ces choses qui ne doivent pas arriver arrivent toujours, regarder par la porte entrouverte des éclopés.

Un éclopé se reconnait au bruit qu’il fait. "Eclopé" signifie: qui est chaussé de sabot. Celui qui fait "clop" en marchant. Celui qui dissone dans la grande marche commune. Celui qui ne défile pas. Celui qui, non plus, ne peut se défiler. Le fil qui dépasse que personne ne vient libérer. Celui qui est audible, qui fait frisonner l’antique nerf de l’oreille, qui fait tourner la tête et en devient visible.

Il y a vers l’âge de 20 ans une révolution. Un retournement. De l’enfance de la famille à l’adolescence du groupe, perdure cette obsession: être comme les autres. Marcher dans la marche. Ne pas être laissé de côté, ne pas être rejeté. Savoir qui on doit être en sachant qui sont les autres. Puis la révolution: la marche s’accélère et se diversifie, il faut suivre une vague, une seule, et la tenir au loin, du bout de la main, pour ne pas se noyer; ou bien aller dans la vague, faire corps, choisir un nom, un groupe, une définition, donner les limites étanches à la vague, faire de la vague une netteté.

Ce qu’on appelle: s’affirmer. Décoller la négation qu’on porte sur le torse pour la coller au groupe, aux normes, au devoir. Pratiquer l’affirmative en disant: "je ne suis pas" (comme eux, comme avant, comme on voudrait que je sois, comme je pensais que j’étais.)

Les éclopés sont ceux qui n’ont jamais été. Ceux qui, à l’âge où chacun est différent et s’acharne à être "je suis" (populaire, à la mode, amoureux, comme les autres) n’ont jamais été qu’eux-même et ont été vus.

J’ai longtemps eu des nouvelles de personnes que je n’ai jamais rencontrées et qui se souvenaient très bien de moi. J’ai cessé de m’en étonner.

L’éclopé est aussi l’estropié. L’estropié est celui "à qui il manque quelque chose." Le pas fini. Le mal cuit. L’estropié a quelque chose du bernard-l’ermite. Il prend à sa portée ce qui pourrait le compléter. Il se coud des membres grossiers à gros points, et cela se voit, et cela l’empêche, et cela le fait boiter, et l’estropié se transforme en éclopé, et cela se voit. Il emprunte aux autres des goûts à la mode, mais cela se voit. Il emprunte des attitudes, mais cela se voit. On les lui reprend. Alors, souvent, il prend des choses dont personne ne veut: des lectures trop compliquées, des passions trop prenantes, une musique trop contraignante, des sciences trop obtuses. C’est pourquoi les éclopés font souvent de grands esthètes ou de brillants ingénieurs, quand ils font quelque chose. C’est pourquoi les esthètes ou les brillants sont naturellement éclopés. Jamais des débrouillards.

Car brouillés, ils l’ont toujours été. Brouillés avec le monde, trop dur, ou trop injuste, ou trop illogique, ou juste incompréhensible. A huit ans, j’étais un Vulcain. Tu seras punie pour ta maladresse. Pourquoi, puisque je n’ai pas fait exprès? Car ainsi tu ne recommenceras pas. Pourquoi corriger l’intention d’un geste qui en était dépourvu? Ne me répond pas! Pourquoi devrais-je me soumettre aux lois d’un groupe manifestement défaillant? Je veux mettre des pantalons et jouer au ballon. Les filles ne mettent pas de pantalons et jouent à la poupée. Pourquoi? Car les filles font ça. Je suis une fille, et je ne veux pas faire ça. Si tu ne le fais pas, alors tu seras un garçon manqué. Quel mal y a-t-il à être un garçon manqué? Après tout, j’aurais pu naître garçon. Mais tu es une fille, et les filles aiment à être coquettes, les filles doivent être jolies. Mets ta robe, tu seras jolie. Si je suis jolie avec une robe, alors c’est la robe qui est jolie, ce n’est pas moi.

Mets ta robe, tu seras jolie, cela fera plaisir à ta mère que tu sois jolie.

Puisqu’arrivent des choses qui ne doivent pas arriver mais qui arrivent quand même, dont être une fille que ses parents ne trouvent pas jolie. Ça aurait pu arriver à une autre, ça aurait pu ne pas arriver, mais c’est tombé sur moi, et j’ai fait avec, et c’est tout, et il n’y a rien à dire d’autre.

Nous vivons dans un monde psychiatrique. Où l’on décortique et énumère et étudie ce qui doit être et ne pas être, ce qui est sain et maladif, ce qui est bon et mauvais, ce qui a remplacé ce qui est Bien ou Mal, car plus personne ne croit en le Bien et le Mal. On remplace la morale par la narration. Si un grand criminel a eu une enfance terrible, alors il n’est plus un criminel, mais le dernier chapitre d’une histoire dont il n’est qu’un objet. Nous vivons dans un monde fléché, où ce qui est racontable est explicable, et ce qui est explicable est compréhensible, et ce qui est compréhensible est pardonnable. Nous vivons dans un monde où de plus en plus de personnes accusent les parents d’Hitler.

Plus le monde est découvert, plus il s’agrandit, et plus il échappe à l’entendement. Nous développons de plus de plus de méthodes et de circonvolutions pour réduire ce monde en histoires et retrouver dans la science le confort perdu des dichotomies dogmatiques entre le Bien et le Mal.

Nous avons accompli, en faisant nôtre la pensée psychiatrique, le rêve des religieux, des missionnaires, des utopistes, des médecins: vaincre le Mal dans un monde normé de compassion. Le Mal n’a plus le moindre sens. Il n’existe plus. Le diable est bien au chaud dans sa cellule capitonnée. Le Bien s’est dédoublé en perdant sa majuscule, et est devenu: bien-être.

Il y a des listes de façon de faire pour le bien-être d’un enfant. Des Dolto, des Pernoud. On a remplacé l’enseignement rigide de la morale par une collection de recettes pour forcer un enfant à être heureux dans les normes culturelles du lieu de sa naissance.

Et celui qui est le plat raté d’une recette mal comprise ou simplement ignorée, celui qui ne sort pas du même moule à tarte que les autres, est l’éclopé. L’éclopé devient le nouveau pervers. Un effet pervers, celui qu’on ne voulait pas. Avant d’être médicalisé, freudisé et donc sexué, le pervers était le rebelle, celui qui s’oppose, celui qui ne fait pas qu’on attend de lui. Aujourd’hui, d’un pervers fort, on dit: un délinquant. D’un pervers faible, on ne dit rien. On l’ignore, on en a honte, car rien n’est plus honteux de nos jours qu’un faible.  Dans les cours d’école, on pratique une science du double sens langagier assez ingénieuse: on s’en moque.

Jamais débrouillards, toujours dans le brouillard, dans un monde où il vit des choses qu’on lui assure qu’elles n’arrivent pas. On lui assure que ses parents l’aiment, qu’il a des amis, qu’il vit les plus belles années de sa vie, qu’il aimera une personne du sexe opposé, se mariera et aura des enfants.

Et l’enfant éclopé sait que cela ne le concerne pas, et que s’il appelle il n’aura que des recettes pour changer, ce que les adultes appellent "aide", alors l’enfant fait avec, car l’enfant a suffisamment d’histoires pour se passer des histoires des grandes personnes, pour se passer des causes et des effets psychologiques. Adulte, il apprend, il apprend qu’il a été lésé, mal fait, mal cuit, que ces choses qui lui sont arrivées, ce deuil à faire trop jeune, ces responsabilités à prendre trop tôt, et cet homme gentil avec qui il jouait à être nu en secret, ces choses ne sont pas censées arriver, et c’est pour ça qu’il est éclopé, et que ce n’est pas normal à défaut d’être mal tout court. Alors l’adulte souffre et se révolte, il tempête ou pleure, souvent tout à la fois. Il veut tout reprendre du début. Se refaire. Se recomposer. Se "reconstruire". Se "réinventer". On lui présente un bulletin de "résilience" pour cesser son abonnement à lui-même. Il signe. Parfois ça marche, parfois non.

Et dans sa lutte pour la survie, cette lutte difficile qui prend toutes les forces, il oublie cette chose essentielle: la souffrance augmente avec la distance qui sépare les lèvres de la plaie. La souffrance vient du décalage. Du décalage avec soi, quand on n’est plus soi, quand le monde heurté de trop près nous a tranché en deux. Du décalage avec les autres, avec le monde dont on n’a jamais vraiment fait partie. Du décalage naît le frottement, et du frottement la brûlure. Il oublie dans la brûlure et la lutte acharnée pour l’éteindre que vouloir être lui-même, c’est être bien, c’est vouloir le bien-être, c’est vouloir être comme chacun est censé être et que chacun n’est pas. C’est être adapté. Il en oublie qu’il souffre non pas d’être un éclopé, mais d’être dans un monde qui n’a aucune place pour eux. Le bonheur est la nouvelle obligation morale, la marche la nouvelle doctrine.

Les choses qui ne sont pas censées arriver arrivent, et quand cela arrive, on fait avec, on l’épouse ou le transforme, on le nie ou le transcende. Cela aussi est possible. Est possible un monde de boiteux, de manchots, d’édentés, de pieds bots, de culs-de-jatte, de bossus, de borgnes, de muets, de rêveurs, de paresseux, de fous, d’apathiques, de rageurs, d’artistes, tous ceux qui ne sont pas dans la marche, et ensemble, chacun dans son coin, dans une colonne de spirales, de fumées, de torsades et de contresens, manifester.

Ce manifeste pourrait commencer ainsi:

1/a) Nous revendiquons le droit de n’en vouloir à personne, de ne pas chercher de coupables. Nous revendiquons notre droit au pardon. Nous revendiquons le droit de constater la responsabilité de chacun et de n’accuser personne pour ne pas, dans une simplicité manichéenne trop répandue, s’excuser soi-même de nos propres fautes.

1/b) Par là, nous revendiquons le droit d’être coupables. Nous revendiquons le droit d’être complet. Que nos fautes commises au nom de nous nous reviennent et nous restent, et ne reprennent pas la voie ouverte entre nous et ceux qui sont responsables du mal premier commis. Nous revendiquons le droit de vivre avec nos ténèbres.

2/Nous revendiquons le droit de dénoncer sans accuser. Nous revendiquons de pointer du doigt ces choses qui arrivent et ces choses qui sont pour leur rendre leur place dans la réalité; par conviction, par réflexe, par devoir, par esthétisme, et non dans une démarche thérapeutique.

3/a) Nous revendiquons le droit d’être bien avec notre invalidité. Nous revendiquons le droit de ne pas vouloir être validés.

3/b) Nous revendiquons le droit à vivre avec ces choses qui n’arrivent pas mais qui nous sont quand même arrivées, et n’en pas souffrir. Nous revendiquons le droit d’intégrer à notre histoire l’anormal. Nous revendiquons la simple constatation. (voir 1/a) )

4/ Nous revendiquons le choix dans le silence de la souffrance.

5/ Nous revendiquons être autre chose qu’une histoire à raconter.

cette mort qui dure

Lorsque j’ai appris la mort de L.., il y a quelques jours, ma réaction fut aussi partielle que son nom soudain tronqué. C’est l’inconvénient des liens qui se tissent trop vite, dans un cadre trop fort, avec trop de gens. On finit par s’user à leurs aspérités, par laisser des bouts de soi dans les joies et les larmes des autres, ces choses que l’on partage à travers un écran et qu’on ne montre plus à ceux avec qui on vit.

Machines et humains ont échangé leurs places, dans quelques lieux, maudits ou privilégiés. Les premières deviennent poreuses, se percent de milliers de mots, tandis que les seconds se lissent, se polissent, deviennent surface et reflet et il ne faut que rien ne s’y passe.

Ce n’est que depuis internet que l’on est "mort de rire" à une plaisanterie. On tire à boulet rouge sur l’écran qui ouvre sa gueule goulue et l’avale tout rond, espérant que quelque part, à des kilomètres de là, quelqu’un en sentira le souffle.

Ma réaction fut aussi partielle que son nom tronqué et divisé. On change de pseudo comme de vêtement et on ne se rend pas compte qu’on se multiplie, qu’on se divise, à la manière d’être unicellulaires dont nous imitons la croissance. Comme l’a écrit Amos Oz, la mort n’est survenue qu’avec le sexe. Eros et Thanatos prennent le thé à la table de la Biologie, et on en fait toute une histoire. Alors L.. en entier c’était… ha, et là, c’était lui aussi? Ha bah je le connais, en fait.

Il est, dans un lieu secret, un lieu virtuel, une tombe.  Une tombe que je vais parfois fleurir de mots et d’images d’océan, car elle aimait l’océan plus que tout. Une tombe où nous sommes nombreux à nous recueillir, sans nous gêner, sans entremêler nos murmures. Il est dans tout cimetière des tombes abandonnées, disparues sous les herbes folles et la pluie patiente qui a rongé jusqu’au nom sur le marbre. Dans le monde où nous vivons, les herbes folles sont la nouveauté. Les tombes et les berceaux se succèdent comme des couches sédimentaires sous l’action pressante des vivants qui n’accordent la vie qu’à l’instant nouveau. Cette tombe où je vais reste toujours nouvelle.

Maintenant nous savons, quand elle a commencé à écrire son histoire, qu’elle était consciente de creuser sa propre tombe. Ambition des bientôt morts, semblable à ceux des insupportablement vivants: trouver un endroit où creuser son trou. Elle l’a creusé chez nous et plus d’un an après sa mort, on peut encore lire sa voix, sa voix si particulière, si incroyablement vivante alors qu’au font d’elle la maladie s’installait, se déployait, prenait ses aises. Une voix, une histoire que ses proches ne liront jamais, ne sauront jamais, car il y a des choses qu’on ne dit pas à ceux qu’on aime.

Suivant l’usage, elle s’était choisi un nom et avec ce nom s’est divisée, et à travers ce nom a survécu, comme la cellule née de la division ne souffre pas de la mort de celle dont elle est issue.

Il n’y a que dans ce monde étrange que la mort dure.

Lorsque j’ai appris la mort de L..  je savais très bien de quoi. Même pas besoin de lire. Evidemment qu’il s’est donné la mort. Il y a d’étranges lieux moraux où la mort c’est comme un cadeau de Noël sous le sapin, et on décide de se l’offrir, la dernière preuve d’amour de soi à soi. C’est ce que se disent ceux qui survivent, car il faut bien, quoiqu’il arrive, que la mort soit douce quand elle est près. Laissons les cadavres mutilés et les atroces souffrances aux encarts dans les journaux régionaux.

Je n’ai pas fleuri sa tombe, je ne me suis pas jointe aux lamentations des vivants. J’ai allumé une bougie, perdue au milieu d’autres bougies dont j’ai reconnu les signatures, sans le dire à personne, sous un autre nom. Je n’avais pas envie qu’un ami, une connaissance, se dise "elle est triste de la mort de L…" Je ne supporte plus ce genre de mensonge. Non, je ne suis pas triste. Je le regrette, c’est tout. Il existe d’étranges lieux moraux où on doit tirer à boulet rouge à travers un écran, envoyer une tristesse pour qu’atterrisse un regret sur une tombe qui ne renferme rien.

La sincérité ne s’exprime pleinement que dans la pureté, et tout ce qui est individuel ne peut être qu’impur. Entaché, attaché, entravé par les liens, même les plus aimables, qu’on tisse avec ceux qui n’ont pourtant qu’un nom pour ancre, et devant lesquels il faut pourtant paraître. La sincérité n’existe que dans la disparition. Le délitement. L’explosion en plusieurs noms, l’espace étroit entre des initiales.

(c’est vachement gai ce que je raconte en ce moment, n’empêche…)

ce qu’on ne voit pas

Quand j’étais petite – vraiment petite – on me demandait quelle était ma couleur préférée. Je répondais: "le rose et le jaune." Non que j’aimasse ces couleurs avec une pareille force. Ou que je fusse incapable de faire ma préférence entre une pivoine et un bouton d’or, un coucher de soleil ou un zénith. Je les aimais ensemble, dans une disposition particulière. Il ne fallait pas que le rose fut trop vif. Le jaune devait être très frais. Je n’aimais pas les couleurs: j’aimais leur accord.

Depuis petite je suis curieuse de ce monde puissant et invisible, d’attraction et de dissemblance, d’échange entre les choses, les êtres, le monologue du monde.

"Un curieux calcul présent dans les textes védiques estime que la parole des hommes additionnée à la parole des dieux ne représente qu’un quart de la parole totale."

Oui, encore Quignard. Dans "la haine de la musique". Si j’ai un livre de chevet pour tenir compagnie à "Belle du Seigneur", c’est celui-ci.

Aujourd’hui, ma couleur préférée est un rouge. Un rouge épais qui semble cacher en lui d’autres couleurs. Qui semble se débattre.

Un bleu de Klein rouge.