Quand j’étais adolescente, je me sentais très différente des autres. Comme tout le monde. L’adolescence est un immense manège où, chacun isolé dans sa petite voiture, sa fusée et son camion de pompier, nous contemplons notre flamboyante unicité en tournant tous dans le même sens. Ce petit manège peut durer longtemps, surtout si on attrape le pompon, celui qui donne un tour gratuit.
Mon pompon fut la littérature . Je me sentais différente et je lisais beaucoup. Je n’ai pas mis longtemps à mettre sur le dos de cette passion qui n’avait rien demandé cette différence sensible. Au début était la fascination – la fascination dangereuse, la douce terreur qui paralyse au delà de toute étude, toute compréhension, toute distance, je me prenais en pleine face l’écriture des autres. J’aimais ces autres, profondément. J’écrivais déjà beaucoup, mais ne me sentais pas Écrivain. J’étais une Lectrice, affamée, acharnée, paniquée. Je vivais dans un monde où les adolescentes se divisaient en deux catégories : celles qui redoutaient de n’avoir rien à se mettre, et celle qui redoutaient n’avoir rien à lire.
Douce époque, vraiment. Je ne la regrette pas, non pas que je la considère avec la condescendance d’usage avec laquelle on se doit de contempler ses amours de jeunesse, mais parce que je suis peu encline au regret. C’était si doux d’être bercée dans sa solitude quand on a toujours quelque chose à lire, et surtout, c’était doux de se sentir appartenir à quelque chose, moi qui n’appartenait à rien. J’appartenais à ces auteurs, à leur passion du mot, à leur imaginaire. Je n’étais pas de ce monde : j’étais du leur.
Bien sur, j’en ai rencontré bien d’autres, de ces personnes de chair, des décalés, des pas de notre époque, à force de vivre dans ce monde en noir et blanc. On s’est pris par le bras et nous sommes rarement lâché. J’ai écrit, beaucoup plus, en plus grand, dans l’espoir d’être vue de plus loin que de derrière mes propres yeux. Cela me semblait naturel. J’appartenais au monde ceux qui lisaient et étaient lus. Puis arriva, bien des années plus tard, cette idiote constatation, une de celle qui démange, qu’on aimerait ne jamais avoir vue, une vérité qui rend frileuse et donne tout de suite envie de rentrer dans ce qui il y a une seconde plus tôt n’était pas encore un passé : tout le monde écrit.
Tout le monde. Tout le monde a un roman en tête, une histoire à raconter, un témoignage qu’il aimerait partager. Tout le monde, à défaut d’écrire, aimerait avoir écrit. Tout le monde a ses "si" littéraires : si j’avais le temps, si j’avais la patience, si je connaissais les bonnes personnes, si j’avais fait les bonnes études, si j’avais le courage. Dans ma petite île où j’avais échouée avec ma caisse de livre, j’aperçus derrière le cocotier un Club Med.
Ils sont nombreux . Il y en a des drôles, il y en a des touchants, il y en a des torturés, il y en a des nuls. Il y en a surtout des nuls. Des bégayeurs qui ne font que répéter ce qu’ils ont déjà lu en forçant sur les coins pour que ça rentre dans leurs petits critères fantasmatiques à eux tout seul. J’étais atterrée. Comment de tels agglomérats de médiocrité peuvent-ils prétendre en être ? Comment peuvent-ils se considérer comme appartenant à ceux qui sont lus ? Qui peut bien en vouloir ? Comment peuvent-ils oser s’insérer dans la chaîne immense qui lie des millénaires de livres entre eux, dans l’arbre sacré qui prend racine dans le plus intime de l’humanité et se déploie au plus proche de son histoire ? Ca ne sait pas lire, ça ne sait pas écrire, et ça se veut écrivain ?
Evidemment, je les ai détesté. Les nuls, surtout, pour leur présence désobligeante dans mon atmosphère, mais les bons aussi. Je ne suis pas encore assez imbue de moi-même pour ne pas voir que la puissante charge identitaire dont j’investis ma manie d’écrire sert surtout à masquer l’immense échec social que je suis devenue contre toute attente, surtout la mienne. La société adore les épithètes : il faut être quelque chose. J’en ai longtemps eu plein les mains à n’en savoir que faire. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’écrivain, non pas que ma passion ou mon "talent" ait grandi au point de chasser de moi toute autre considération, mais parce que je n’ai plus que ça. C’est ma dernière corde avant le vide. Alors, quand j’en vois qui écrivent mieux que moi et qui s’en foutent, forcément ça me plombe le moral. Alors je préfère les haïr, ça fait plus classe et c’est plus tonique.
Je m’étais fait cette réflexion, il y a quelques temps : n’importe qui sachant plaquer un la mineur sur une gratte est un musicien, mais quiconque écrivant n’est pas écrivain. Faut être publié pour cela, et même, en vivre. On en conclue que la plupart des livres qu’on a pu lire au cours de notre vie ne sont pas le fait d’écrivains. Non non. C’est des générations spontanées de mots, qui débarquent, comme ça, se placent bien au chaud sur les étagères et font des yeux de chiots pour qu’on les lise. Alors qu’on voit de plus en plus de clampins se dandiner sur des bits formatés à brailler presque juste grâce au play-back des paroles dont ils n’ont pas écrit une ligne s’appeler "musicien", un livre qu’on tient dans les mains n’a pas d’écrivain, il n’a qu’un auteur. Les livres sont toujours un peu orphelins.
Parce que c’est un métier d’écrire, et jouer une capacité. Une capacité, c’est flagrant. Tu sais jouer ou tu ne sais pas, tu sais jongler ou tu ne sais pas. Je revois soudainement ce gamin d’à peine neuf ans, à un festival cher à mon coeur, où emportée par l’ambiance je faisais jouer mes balles; ça a toujours un effet centrifuge qui attire tous les gosses dans un rayon de vingt mètres – et permet de voir l’implacable logique enfantine : quand on jongle aux balles, on fait du jonglage, quand on jongle aux massues, on fait du cirque, et ils n’en démordent pas - qui me regarda intensément pendant plusieurs minutes avant de claquer la langue d’un air professoral, et affirmer d’un ton bien au dessus de son âge : "c’est bien ce que je pensais, elle ne jongle pas très bien". Je me la serai bien joué Bayrou et fait bouffer mes baballes, à ce petit con. Car certes je jongle mal, mais je sais jongler. Tandis que si on écrit mal, on ne sait pas écrire.
Si l’écoute est à la musique ce que la lecture est à la littérature, alors l’écrivain non adoubé par une publication est à cette place bâtarde de l’interprète bourré qui massacre "Stairway to heaven" au coin du feu. Sauf que c’est un métier d’écrire, mais pas de jouer Stairway. Même bourré. *
Ou plutôt, c’est la place du compositeur qui a écrit un morceau à plusieurs voix mais qui ne trouve personne pour le jouer. * Le roman est terminé lorsqu’est appliqué le vernis de la lecture. C’est le Lecteur qui finit le roman et lui redonne, paradoxalement, sa vitalité. C’est lui qui le fait vivre, et s’il est aussi Écrivain, lui fait des gosses. Un livre non publié est une branche morte, un fruit stérile. Quand les capacités s’exhibent, le manuscrit dans le tiroir est un cadavre dans le placard, un secret honteux et choyé.
Et ce secret, tout le monde le partage. Ou tellement de monde que ça en devient tout le monde. Comment penser que ces livres qui nous ont transporté, accompagné, qui nous sont des évidences, ne sont que la rencontre entre une personne normale et un hasard de la publication ? Où se situe la frontière mince et fragile entre l’auteur et l’Écrivain ? Je le saurai peut-être un jour. En attendant, j’ai un manuscrit à finir. Comme tout le monde.
* Vous pouvez me croire, c’est du vécu.

