de la dignité

Je n’ai pas la pratique de l’écriture, je n’en ai que la pulsion. Je n’ai pas la discipline, je n ‘ai que l’inspiration. Manière pompeuse d’expliquer pourquoi j’écris si peu ici, histoire de me draper dans ma dignité, de me donner des airs, et aussi de me tenir chaud avec le temps qu’il fait. (Je rêve de neige tiède, comme une mousse craquante, qu’on pourrait ramener chez soi.)

Pour me faire écrire, il me faut un choc. Un charmant, ce matin, devant la neige (froide). J’ai pensé à l’exotisme. Et le fameux parfum qui s’en dégage, surtout des agences de voyages, le parfum de sable,  de mer, de coco, de grillades de poissons fins et étranges. Et j’ai compris pourquoi la neige est si bonne à l’âme : elle est exotique. C’est l’ailleurs qui vient ici,  qui vient se poser sur le connu, et le transforme en autre pays. Aujourd’hui je suis au Canada, ou à 1000 m d’altitude.  Je préfère l’exotisme au goût de glace.

Un énorme, dérangeant, écoeurant, il y a quelques minutes. Je me suis dit que je devais vous le dire, car tous les chocs ont leur onde,  et allez savoir où celui-ci se répandrait si je ne lui disais pas où aller. Je suis du genre à exploser les châteaux de sable et à dire au chaos d’aller se coucher.

Je ne sais pas ce qui m’a choquée le plus. La photo,  en elle-même, est choquante. La photo d’un cadavre vue par surprise n’est jamais anodine, surtout pour une petite nature comme moi. D’habitude, la mort se fait belle pour les photos : bien sage sur les tables d’autopsie, confortablement couchée sur le capiton du cercueil, joliment agencée et maquillée pour les mises en  scène des artistes. Nous sommes la société la plus hypocrite qui soit, qui nie la crudité de la mort, qui la noie sous un flot d’assaisonnements, de cérémonies, d’acte médicaux, de poses glamour, pour bien la garder sous la coupe des raffinements de la civilisation. Une société devient une civilisation quand elle regarde la mort de travers. Le cadavre que j’ai vu n’était pas civilisé du tout.

Voilà, c’est ça : il n ‘était pas civilisé, en plein milieu de son champ, de l’herbe sous le nez et sa pose toute tordue. Ça aurait pu être poétique, car la poésie n’est en  rien civilisée.  Mais pas lui. On ne peut pas être poétique avec le pantalon  baissé. Vous pouvez essayer : ça ne marche jamais. On n’a vraiment l’air de rien  quand on  meurt dans un champ avec le pantalon baissé.

Personnellement, ça ne me dérangerait pas. Foudroyée en  train de faire pipi en plein  festival métal,  par exemple. Je serais la première à trouver ça drôle. Déjà que j’ai don particulier pour trouver, dans le noir, le seul coin où il y a des orties ou plein de gens qui passent, et je suis la première à trouver ça drôle. Une nuit, avec une copine – car les filles ne font jamais pipi toutes seules, c’est un  mystère féminin que même les femmes n ‘expliquent pas – après avoir trouvé un coin bien confortable plein d’orties et avoir fait ce que j’avais à faire, mon acolyte, pour m’avoir suivie, s’est vite aperçue que nous étions au bord un chemin fréquenté, invisible dans le noir, à la vue inéluctable de passants. Accroupie, les fesses à l’air et probablement irritées, elle s’est fendue d’un sourire enjoué et d’un "bonsoir" d’une politesse exquise. C’est dans les endroits les plus incongrus qu’on reçoit les plus belles leçons d’élégance.

Grossier, mieux que non civilisé, voilà ce qu’était le cadavre au pantalon baissé, avec sa tache rouge au bas-ventre, parodie du dormeur du val par un Rimbaud trop sobre. Et le photographe ne l’était pas moins, pour se fendre d’une seconde photo, un  gros plan de son  visage, pour qu’on ne rate pas que ce qui lui manquait de son bas-ventre se trouvait dans sa bouche. Probablement coupé après sa mort, parce qu’il y avait peu de sang. J’ai toujours un  coin du cerveau qui remarque ces choses-là.  Parfois ça me fait peur.

Je ne connais pas son nom, ni sa ville – ou la ville du champ qui l’a recueilli dans son dernier souffle occulté – mais je crois que la légende disait que c’était au Mexique. Ce genre de chose arrive toujours loin, dirait-on. Vous me pardonnerez si je ne vais pas vérifier, ou si je me souviens peu,  sous le choc je perds les mots, même ceux des autres.

Par contre je me souviens bien que cet homme aurait été retrouvé ainsi après avoir été convaincu de pédophilie. Par qui? La légende ne le dit pas, comme les histoires ne le disent pas, parce qu’il semble bien que je sois rare à remarquer qu’il manque ce genre d’information, comme manque le sang sur la photo. Comme il manque l’identité du photographe. Une amie me dit que des policiers contractant le sens de l’humour de la fonction diffusent parfois des photos de meurtres bien gorasses. Y’en a que ça excite. C’est possible. Il est possible aussi que ce soit l’assassin qui ait pris – et diffusé – la photo. Ou un passant. Le lieu avait l’air passant, j’aurais pu y aller pisser.

Et je me souviens bien  de l’onde de joie qui secoua les commentateurs de la photo. Elle n’est pas nouvelle pour moi. Je les ai souvent vues, ces torches enflammées,  ces rictus de satisfaction malsaine, de qui a trouvé un  Monstre, un vrai, un homologué, un bien à la mode,  un que personne ne pourra jamais lui reprocher de massacrer, et comme il aimerait ! Comme il aimerait, le bon père de famille, comme elle aimerait, la mère concernée, lui faire subir mille choses, comme il… ha bah tiens, le gars responsable de la photo, il l’a fait, d’ailleurs.

Comme ils me fatiguent, ces connards, si heureux d’avoir trouvé une bien-pensance stimulante et bonne pour le transit. Comme je les hais, de me forcer à défendre les pédocriminels. Comme je les méprise, au point de ne plus les défendre auprès d’eux. Il fait toujours froid, je me drape toujours dans ma dignité et je dis qu’ils ne méritent pas ma Parole (je suis peu inspirée en ce moment alors je me prends pour Dieu derrière mon clavier ou mon stylo; je te le conseille Gens, ça marche du tonnerre, surtout avec la promesse du repos du 7ème jour – du 3ème paragraphe pour moi)

Il est parfois très important de se dire des mensonges. Il y a des mensonges inoffensifs, qui agissent comme des points de suture, de ce fil moderne et si pratique qu’on n’a pas à retirer. Des mensonges qui se désagrègent et se dissolvent sans mal quand ils sont inutiles. Parfois, il faut se mentir et se dire "rien n’arrive par hasard" quand ce qui arrive par hasard est trop réel pour être arrivé. C’est ce que je me suis dit, il y a bien longtemps.

Parfois la souffrance est telle qu’on se blottit dans sa tradition judéo-chrétienne – quand on ne peut plus se prendre pour Dieu – et on se dit que d’une telle souffrance surgira forcément une bonne chose. C’est ça ou mourir. Je ne supportais de me voir mourir vivante. D’une telle souffrance sont nées beaucoup de bonnes choses. Je suis terriblement terrienne, de la pourriture et des cadavres je fais jaillir des pousses tendres et des flots de mousse. Ce ni une qualité ni un défaut, ni une chance ni une malédiction, c’est juste comme ça.

C ‘est là que réside, je le pense, la dignité : dans la transformation. Ce n’est en rien une pudeur, une pose, une préservation, une élégance. La mutation souterraine et le combat tenace sont une même dignité. C’est prendre  l’horreur du monde et l’en faire partir. Cette photo était indigne, et la joie exprimée encore plus. De l’horreur et la haine ne sont nées que plus d’horreur et de haine. J’ai une tristesse en moi, comme un regret, quand je vois qu’il existe sur cette planète des personnes qui ont vécu l’horreur de l’horreur, et n’en apprennent rien, et l’y laissent telle quelle, sous une autre forme, dans un autre emballage, cette même pollution qui jonche l’humanité encore et encore.

préoccupations

Même si j’avoue – honteusement – être bien peu bavarde sur cet espace, je n’en oublie pas pour autant d’en prendre soin, et repasse régulièrement dépoussiérer la présentation, aérer un commentaire, retoucher un brouillon, voir comment se portent les extrémités de la toile qui petit à petit et presque malgré moi, s’est tissée ici.

Et surtout, je regarde les statistiques.

Ha, les statistiques. C’est merveilleux. Non pas que je saute de joie à la vue des dizaines de liens entrant sur l’adaptation de "Belle du Seigneur" (pouacre ! non mais franchement, qui ça intéresse ? A part moi, s’entend, et juste pour cracher dessus). Mais on trouve parfois des petites perles absconses et délicieusement inquiétantes sur les préoccupations du googliseur moyen.

Ainsi, le googliseur moyen a des fantasmes, c’est d’ailleurs pour cela qu’il a fait mettre le net. Dont un objet en particulier…

Claire Chazal nue / Claire Chazal nue encore une fois (la première, c’était trop court.) / Claire chazal homosexuel (un petit spectacle lesbien ? miam miam !)

Et ce, une bonne dizaine de fois.

Aussi, ceux qui veulent, comme moi, cracher du mieux possible sur Glenio Bonder: Crachat postillon hitlérien. (Mieux vaut s’inspirer des maîtres, en effet.)

Ou encore, de vraies questions métaphysiques :
- Rail de coke confondre (jamais une bonne idée.)

- Camarade se moquent de moi pleure (parles-en à tes parents plutôt qu’à Google !)

- Non considéré par sa mère, mon mec s’acharne à me pourrir (non mais, tu t’es crue sur doctissimo ???)

- Un mot qui dit tout. (poète ou peu bavard ?)

- Quel plexiglas peut utiliser pour faire un hygiaphone? (du plexiglas, peut-être ?)

- Psychologie adolescent dépèce une moto neuve. (Là, j’avoue, ça m’intrigue aussi.)

- "elle lui masse les pieds". (Avec les guillemets. )

Aussi, le système des préférences de recherches est parfois traître :  un quidam parmi l’inquiétante masse de concernés par le film "Belle du Seigneur" alors que nous savons tous qu’il n’existe pas, n’est-ce pas, a, dans ses premiers résultats affichés, des propositions de film porno.

Toi qui passe, et parfois repasse, au cas où Claire Chazal aurait enlevé le bas… dis-moi, franchement… C’est quoi ton problème ?

Et tiens, tant que je suis ici : vous en pensez quoi, de la nouvelle présentation ? C’est plus clair, non ? Parce que déjà que vous êtes assez gentil pour vous farcir ma prose, des fois même jusqu’au bout, je vais pas vous tuer les yeux, non plus…

Folles Rencontres 2: Claire Chazal is watching you

(Rappel: tous les fais décrits sont parfaitement authentiques, vus par les yeux vus de votre servante. Mériterait-elle de faire l’objet d’une de ses propres rubriques, cela reste à voir.)

Pour lui, ça avait commencé petitement, par de menus détails auxquels il n’avait pas prêté plus d’attention de cela. Des coïncidences troublantes, des pensées étranges. Cela remonte à près de dix ans. Ses parents venaient de mourir, et entre le deuil, les frères plus jeunes à s’occuper, une vie professionnelle chaotique et une homosexualité naissante qu’il sentait poindre, il n’avait pas que cela à penser.

Quelques heureuses coïncidences allégeaient son quotidien: un film qu’il avait envie de voir qui passe justement au programme. La radio lui joue sa musique préférée. Des documentaires sur l’homosexualité qui l’aident à mieux se comprendre. Ca devient à la mode, l’homosexualité. Il est pourtant persuadé qu’il n’y avait pas autant d’émission que ça, dans le temps. Avant que ça ne le concerne.

Tous les soirs, dans la télé, Claire Chazal lui fait des sourires. Claire Chazal aborde le thème de l’homosexualité. Encore une fois. Puis un autre thème de l’actualité, vu la veille. Elle ne se renouvelle pas des masses, on dirait.

Un soir, il dit "Ce soir, Claire Chazal va construire son JT comme suit." Et elle le fait. Il est stupéfait. Face à la télé, face au sourire de la Chazal, il lui demande de s’habiller en bleu.

Le lendemain, sa veste est bleue.

Il commence à s’inquiéter. Mais Claire Chazal a l’air sympathique. Et elle ne semble pas lui vouloir de mal. Après tout, elle lui a obéit, et puis elle l’aide en parlant de l’homosexualité, et elle annonce, parfois, des films qu’il prend plaisir à voir. Peut-être veut-elle juste l’aider. Après tout, il vit une période très difficile, ce serait normal.

Il décroche un job dans une boite intérim, mais il n’a pas le permis. Son patron le covoiture donc sur son lieu de travail. Il met toujours la radio, et la radio passe des airs qu’il aime, les infos commentent des sujets qui le touchent. Le patron fait connaissance, lui demande s’il a une petite amie. Il tressaille. Comment se fait-il qu’il pose cette question? Sait-il qu’il est homosexuel? Comment aurait-il pu le savoir?

En rentrant chez lui, il se sent très déprimé. Son patron et sa question, les blagues graveleuses de ses collègues, pleines de sous-entendus…Il ressent très fortement la pression, il se demande s’il est normal de se sentir ainsi piégé sur son lieu de travail.

Claire Chazal parle de la vague de suicide chez France Télécom.

Le doute n’est plus possible. Claire Chazal l’espionne. Elle sait ce qu’il a fait dans sa journée. Elle sait ce qu’il pense, ce qu’il ressent.

Il comprend le covoiturage. Il s’en veut. Pourquoi le patron d’une grosse boite prendrait la peine de venir le chercher, misérable employé? Pourquoi, à moins qu’il ne soit important, à moins qu’une entreprise encore plus puissante ne lui ai demandé de le faire?

Claire Chazal annonce un reportage sur le scandale des écoutes, et les atteintes à la vie privée, notamment sur internet. Il comprend qu’il doit surveiller ses paroles au téléphone, et que ses mails sont lus. Mais par qui? Son patron, très probablement. Pourquoi?

Pour lui la réponse est évidente. Il appelle cela "la chasse aux pédés." TF1 fait pression sur des pauvres homos dans le besoin comme lui pour les obliger à révéler leur homosexualité au grand jour.

Tous les jours, tous les jours, un détail, une parole, lui indiquent qu’ils savent, qu’ils savent tous. Cela dure un mois, puis deux, puis une année entière, puis deux.

Il tente de compenser en clamant haut et fort à n’importe quel propos qu’il trouve totalement anormal que les gays aient des enfants. Il se prend quelques froncements de sourcils, mais qu’importe. Peut-être que TF1 verra qu’il n’est pas un pédé dangereux. Mais ça continue.

Il prend contact avec son avocat, celui-là même qui l’a aidé lors du décès de ses parents, lorsque tout a commencé. Mais ça ne donne rien.

Il échange quelques mails avec une employée comme lui. Elle semble touchée, le trouver perdu, fragile. Elle le questionne sur sa famille, sur ses amours… Il trouve ça louche. Elle pose trop de question. Elle tente de lui tirer les vers du nez pour le compte du patron! Il garde précieusement en mémoire leur conversation, et va porter plainte contre elle et contre l’entreprise pour atteinte à la vie privée et harcèlement. Mais les policiers ne le prennent pas au sérieux et sa plainte est rejetée. Il est renvoyé.

Il est surpris. Qu’une personne aussi importante que lui, sur qui se basent les reportages du JT le plus regardé, soit ainsi retournée à la nature, voilà qui lui semble imprudent. Mais soudain il comprend. Tout ceci était un coup monté! Le patron n’y était pour rien, seule sa collègue était dans le coup. Ils lui ont fait croire qu’il savait tout, pour le pousser à se dénoncer en lui faisant croire qu’il ne risquait rien. Malin! Mais ça n’a pas pris.

Claire Chazal use de son influence pour instaurer une "semaine de l’emploi" et lui trouver une place  dans une entreprise de télécommunication. Il en a marre, il aimerait vivre sa vie, et non être le jouet des désirs d’une femme qui a besoin de le prendre comme cobaye et ne le met en contact qu’avec des complices. Il est pris dans une spirale infernale, quoi qu’il fasse, où qu’il aille, c’est la même chose. Les réflexions. Les sous-entendus. L’enfer.

Et toujours, dans la télé, Claire Chazal qui raconte à la France entière sa vie, par petits bouts, masquée, sous forme de codes, rien que pour lui. Il apprend la découverte du rayon T, qui peut voir à travers les matières, les vêtements, et même la peau. Il se demande si Claire Chazal en bénéficie. Peut-être qu’elle le voit nu, chaque jour, sans qu’il puisse rien faire.

Il craque. Il ne peut parler à personne, mais tente quand même de s’épancher sur un forum. Aucun ne parle de son soucis, pas grave, il en prend un au hasard, après tout, les autres sont OBLIGES de l’aider, et puis, il faut qu’il mette le monde entier au courant. On lui dit qu’il est paranoïaque. Il regarde des témoignages: certains paranoïaques affirment avoir rencontré des extra-terrestres. Or comme lui n’affirme rien de tel, il n’est pas parano. En plus, il a été voir un avocat, et des policiers, et aucun infirmier en blouse blanche n’est venu le chercher, c’est bien la preuve! Il est trop important pour aller en HP, il doit vivre une vie pour alimenter le JT! Il commence à s’agacer. Et à comprendre qu’il n’y a aucune solution à son problème. Il est seul, entièrement, seul avec Claire Chazal.

On lui conseille d’aller voir un psy. Ca lui ferait du bien, de parler. Non non, tu n’es pas parano, non non, je n’ai jamais dit cela! Mais… va voir un psy quand même, hein. Ca te ferait du bien, de parler. Un psychiatre, de préférence. Ho, je dis ça juste parce qu’ils sont remboursés, et que tu n’es pas riche, c’est tout…

"Mais les psy, c’est pour les fous! Et ils ne sont pas prêts. Personne ne me croira.

- Ho mais tu sais, les psy en voient de toutes les couleurs…Tiens j’avais un ami qui était absolument persuadé que son nez bougeait au milieu de sa figure, qu’il se déplaçait. Et le psy ne s’est pas moqué de lui, pas du tout.

- Un nez qui bouge? Qu’est-ce que tu essaies de me faire dire? Que mon nez bouge aussi, c’est ça? C’est un test? Ca a un rapport avec Pinocchio, pas vrai? Si mon nez bouge, c’est que je suis un menteur, c’est ça? Tu me pièges?

- Pas du tout! Mon ami pensait réellement que le sien bougeait, c’est tout!

Il la regarde, et comprend qu’elle dit la vérité. Et il rit. Rit très fort. Il n’en peut plus. Un nez qui bouge tout seul! C’est trop génial! Et le mec il croyait réellement ça? La vache! Y’a vraiment de sacrés tarés sur Terre.

Folles Rencontres 1: chemisettes et fétichisme

Longtemps je me couchai de bonne heure. Quatre, cinq heure du matin. De mes pérégrinations nocturnes je ramenais d’étranges spécimens. Rencontres fortuites sur des fora*, des tchat, sur MSN,voire des circonstances encore aujourd’hui inexpliquées. Parfois, même, en vrai, quand toujours incertaine de franchir ma porte je laissai parfois d’autres franchir le seuil. Je m’y fis des amis, bien sur, et je fis aussi… des découvertes.

J’aime les fous. Ou les fous m’aiment. Je préfère ne pas le savoir. J’ai une jolie petite collection de mes explorations sur des territoires psychotiques qu’on ne devrait pas fouler sans un sérieux entrainement. Voire une combinaison spéciale.

Ce billet est le premier épisode d’un documentaire.

Sébastien** a besoin d’une nouvelle chemise. Il entre dans un magasin idoine, passe entre les rayons, prend son temps. Une jeune femme l’accoste. "Je peux vous aider?" Elle porte la tenue de l’enseigne. Elle est jeune, belle, blonde. Elle lui sourit. Sébastien est troublé. Il feint l’embarras vestimentaire pour la garder prêt d’elle. La belle jeune femme est de bon conseil. Il sent qu’elle a de l’intérêt pour lui, que cela lui ferait plaisir qu’il sorte avec une belle chemise. Il se sent flatté.

En sortant, ses chemises sous le bras, elle lui lance "au revoir monsieur!" Il comprend le message.

Il va sur internet, se connecte.

"Victoria, je suis amoureux."

Le lendemain, il y retourne. Elle est là. Elle lui dit bonjour, lui sourit. Elle ne porte pas de bague. Il sourit à son tour. Se demande s’il pourrait se risquer à un clin d’oeil. Elle lui demande si elle peut l’aider, comme la veille. Souriant au subterfuge, il engage la conversation, essaye de savoir son prénom. Mais…elle s’éloigne? Pourquoi ne reste-t-elle pas à bavarder avec lui? Serait-elle volage, aimerait-elle le flirt?

"Je ne sais pas trop qu’en penser, Victoria. Je n’ai pas envie de perdre mon temps avec une fille peu sérieuse.

- Cette fille est une commerçante, Séb. C’est son métier de sourire et d’être polie. Pour que tu achètes des chemises. Ce que tu as fait, soit dit en passant.

- Je vais y retourner demain. J’en aurai le coeur net."

Le lendemain, il revient, le sourire aux lèvres.

"Je suis rassuré. Elle est juste timide. Quand elle m’a vue entrer, elle a appelé sa collègue pour qu’elle vienne me voir. Mais elle n’est pas resté loin, à me regarder du coin de l’oeil. Je lui plais, je le sais. Mais elle n’ose pas faire le premier pas. Tu crois que je devrais l’inviter à diner?

-…. Non, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

- Tu as raison, ce serait sans doute précipité."

Pendant plusieurs jours il se lamente. Comment faire comprendre à l’élue de son coeur qu’il brûle pour elle, qu’elle n’a pas besoin de se cacher, que d’un mot, il pourrait faire son bonheur? Ses nuits se consument en rêves érotiques et ses jours en angoisses torturées. Comment ne pas effaroucher pareille créature?

"Tu comprends, elle est pudique, tellement délicate! Elle a des principes solides. Je ne veux pas passer pour un macho empressé, ce n’est tellement pas son genre. Je vais la laisser venir, mais en douceur, à son rythme, à sa manière à elle. Elle comprendra que je suis galant, et cela lui plaira."

Il retourne dans le magasin. Regarde pudiquement les chemises. Paye délicatement, et au moment de présenter les billets, glisse un petit mot avec son numéro de téléphone et son adresse e-mail.

"Parce que tu comprends, c’est moins impressionnant de prendre contact par écrit ou par téléphone. Je l’intimiderai moins."

Et il attend. Il attend. Un jour, puis deux. Le téléphone reste muet, la boite mail vide. Il passe au magasin. La jeune fille fait semblant de ne pas le voir. Il ne comprend pas.

"Je ne comprends pas."

Il attend encore. Il commence à boire, chaque jour.

" Je me pose sans arrêt des questions. Qu’ai-je fait de mal? Je vis dans un tel doute que je n’arrive pas faire le deuil de cette relation."***

Puis, soudain, il revient sur terre. Tout s’éclaire, s’explique. Tout depuis le début, et qu’il n’avait pas su voir. C’est l’illumination.

"C’est une salope. C’est une putain de salope! Elle a joué avec mes sentiments. C’est une égoïste qui prend les hommes et les jette quand elle n’en a plus besoin. Mais comment ai-je pu aimer une femme pareille? J’ai mal. Je veux aller la voir et lui faire comprendre à quel point je souffre, mais ça lui ferait trop plaisir, à cette pute. De nos jours toutes les femmes sont comme ça. Toutes! Voilà à quoi ça mène l’égalité des sexes: à des petites dindes qui vous allument, se tortillent du cul sous votre nez, font des promesses et ne les tiennent pas. Salope. Garce. Je vais me venger. Elle va voir. Ca va pas se passer comme ça."

Il tente de la suivre après le travail pour voir dans quelle voiture elle va monter, afin d’en crever les pneus. Mais elle prend le bus.

"Haha! Elle a senti le coup venir. Ca, c’est la culpabilité. Elle n’assume même pas ce qu’elle m’a fait."

Et Sébastien brûle, se tort, convulse en mille idées de vengeances sophistiquées. Puis, environ une semaine après.

"Ca va mieux. Je ne pense plus à elle.

- Tu m’en vois rassurée. Tu sais, c’est vraiment malsain ce que tu as fait. Cette fille ne…

- J’ai rencontré quelqu’un d’autre."

Dans la rue, dans un magasin de vêtements, il a croisé, à travers la vitrine, une silhouette. Une jeune femme, belle, blonde, les yeux clairs, en tous points semblable à celle qui hante ses pensées bilieuses. Mais ce n’était pas elle.

"Je suis allé la voir. Exactement comme l’autre, mais en mieux. Ha, elle croyait que j’allais me morfondre, mais non! J’ai trouvé celle qui lui est supérieure. Je me demande quelle tête elle ferait si elle l’apprenait. Mais je ne lui dirai pas. Je m’en fous, de cette garce, à présent. J’ai trouvé celle qu’il me faut. Elle aussi travaille dans un magasin de vêtements et de mode. Elle semble un peu plus vieille que l’autre demoiselle, plus mature, plus sérieuse etc… Elle ne semble pas du style a jouer un jeu comme l’autre. Pour une relation stable et sérieuse ça serait la demoiselle idéale pour moi.  ***"

-Sébastien, franchement…

- Tais-toi. Je ne t’écoute plus. T’arrêtais pas de défendre l’autre salope. Toi aussi tu en es une. Je te laisserai pas tout gâcher. Je suis amoureux."

Il n’a plus donné de nouvelles. Je n’ai pas cherché à en avoir.

La semaine prochaine, vous saurez comment Claire Chazal vous espionne, ou alors comment les voitures disparaissent dans les files d’attente, ou pourquoi il est toujours une bonne idée d’entrer par effraction chez les gens, ou autre. Ca dépendra de mon humeur.

* Le pluriel de "forum" est "fora". Je n’en démordrai pas. Vous ne pouvez pas vaincre dix années de rabâchages latins.

**Les noms ont été changé par la rédaction. Moi, quoi.

***  100 % texto. Moins les fautes d’orthographe. Merci les archives.

la tendinite du neurone

J’ai toujours été sidérée, presque fascinée, par les gens qui ne réfléchissent jamais.

Non pas par bêtise, par lacune, par incapacité; ni même par manque de gout; mais juste par une conviction, née on ne sait où (tiens, pourquoi dans cette locution dit-on si souvent "on ne sait z’où"? c’est tellement répandu et répond à une telle logique phonétique que je ai renoncé à prendre ça pour une liaison dangereuse – et pourtant Oupi sait que je peux être tatillonne, parfois – aussi tatillonne que je peux être prévisible dans mes longueurs de parenthèses), cette conviction, disè-je, ancrée jusque dans les plus profondes fibres de leur rapport à la réalité, que ça ne sert à rien.

Ce qui ne serait pas gênant en soi si ces personnes ne se vantaient pas, en prime, d’avoir des idées. Mais attention, pas des idées cadeaux ou des idées recettes, non, des Idées, un peu comme les idéaux mais en plus pratique à garer, parce que les idéaux, c’est comme la réflexion, ça ne sert à rien.

J’ai toujours considéré cela comme le manque le plus total de modestie ajouté à une myopie cérébrale qui leur occultait le fait qu’ils n’étaient pas à leur fait, voire pas à leur place, dans des sujets, conversations, confrontations, nécessitant un minimum de réflexion, ou même, plus bêtement, de savoir de quoi on parle.

Comment peut-on avancer, avec aplomb, avec assurance, avec emphase souvent (car ces gens ont la passion de l’emphase) son opinion irréfléchie sur un sujet dont on ne connait rien? Pour moi, cela relève du tour de force, vraiment, et suis parfois pas loin d’être béate d’admiration. Leurs paroles ne ressemblent en rien à des paroles en l’air, ou une
indifférence polie qui fait qu’on participe gentiment en pensant à autre chose; non, une passion amine leurs traits, un feu nimbe leur regard, une indignation pèse sur leur voix, et, par écrit, les injures, insultes, attaques et ironies virevoltent, explosent, se tordent et plongent comme un vol d’étourneaux à la saison nouvelle. C’en est presque beau.

C’était un parfait mystère pour jusqu’à il y a…ben 5 minutes, le temps de taper le début de ce billet, quoi. J’avais envie d’écrire un truc et puis pouf! voilà que la clé tinte sur ma paroi crânienne, emmêlée dans quelque taie. La vie est bien faite parfois.

La clé du mystère, c’est la densité. Oui, sur quel support, sur quel sol, sur quelle terre assez vaste, assez solide, assez lourde, épaissie de millénaires géologiques se reposent-ils pour parvenir à ériger de telles cathédrales de convictions, de révoltes, de serments et de fois? Pour moi, seule la raison, la critique et la réflexion subséquente avaient ce pouvoir. Ouais, pas très fun, mais ça reste ce qu’il y a de mieux. Et là, je découvre que des personnes, des gens (brouh, que j’aime pas les gens) pour qui ce sol, ce terroir, c’est eux-même. La puissance de leur verbe tire sa sève du parfait amour qu’ils ont pour eux, ce qu’on appelle, avec envie, incompréhensiblement, avoir confiance en soi.

Ces gens portent un petit dieu en eux, un dieu intime, caché, secret, qui leur souffle des merveilles et des vérités à jet continu, et à qui ils portent un amour dévot et saint; et ce petit dieu est aussi eux-même. Prophètes jetables, dieux portatifs, ils ont raison.

Mais ces étranges gigognes ne se résument pas à ces dualités divines; après le Père (eux) et le Saint Esprit (eux aussi) il y a le Fils.

Le Fils, comme son nom l’indique, est un grand enfant. Il aime jouer. Comme à la balle au prisonnier, au chat, au gendarme et au voleur, ces jeux qui ont fait le régal de notre enfance. Et pour ces jeux, en général, il faut deux camps, les gentils et les méchants, le camp des gentils étant le leur par définition.

J’ai eu l’occasion de m’immiscer dans des conversations ludiques où les deux camps s’insultaient joyeusement de part et d’autre de la ligne de leurs opinions opposées; j’ai pu remarquer la vanité de ces dialogues qui par leur énoncé même, ne pouvaient mener à rien. Vous me connaissez, c’est plus fort que moi, j’ai eu le malheur de faire la remarque. Et les deux camps, les gentils et les méchants, ont trouvé par miracle divin un terrain d’entente pour se foutre sur ma gueule: j’avais interrompu leur jeu, leur petite bataille de polochon,  sur des sujets aussi légers et rigolo que l’avortement, la cancer, la maltraitance ou le génocide arménien.

C’est en général à ce moment-là qu’arrive la fameuse expression "masturbation cérébrale" qu’on ne trouve que dans la bouche de ces gens-là. L’association est évidente: la masturbation, comme la réflexion, ne sert à rien, est stérile et n’intéresse que celui qui la pratique. Et pratiquée à haute dose, elle peut entrainer des complications, comme celle qu’ils craignent par dessus tout: la tendinite du neurone.Ecouter celui qui réfléchit peut faire mal. Alors ils restent dans leur cocon rose et immobile, clos et étanche, l’oreille bien collée sur le battement de coeur de leur petit dieu intérieur, nageant dans le bonheur, n’ayant besoin que l’un de l’autre.