de la dignité

Je n’ai pas la pratique de l’écriture, je n’en ai que la pulsion. Je n’ai pas la discipline, je n ‘ai que l’inspiration. Manière pompeuse d’expliquer pourquoi j’écris si peu ici, histoire de me draper dans ma dignité, de me donner des airs, et aussi de me tenir chaud avec le temps qu’il fait. (Je rêve de neige tiède, comme une mousse craquante, qu’on pourrait ramener chez soi.)

Pour me faire écrire, il me faut un choc. Un charmant, ce matin, devant la neige (froide). J’ai pensé à l’exotisme. Et le fameux parfum qui s’en dégage, surtout des agences de voyages, le parfum de sable,  de mer, de coco, de grillades de poissons fins et étranges. Et j’ai compris pourquoi la neige est si bonne à l’âme : elle est exotique. C’est l’ailleurs qui vient ici,  qui vient se poser sur le connu, et le transforme en autre pays. Aujourd’hui je suis au Canada, ou à 1000 m d’altitude.  Je préfère l’exotisme au goût de glace.

Un énorme, dérangeant, écoeurant, il y a quelques minutes. Je me suis dit que je devais vous le dire, car tous les chocs ont leur onde,  et allez savoir où celui-ci se répandrait si je ne lui disais pas où aller. Je suis du genre à exploser les châteaux de sable et à dire au chaos d’aller se coucher.

Je ne sais pas ce qui m’a choquée le plus. La photo,  en elle-même, est choquante. La photo d’un cadavre vue par surprise n’est jamais anodine, surtout pour une petite nature comme moi. D’habitude, la mort se fait belle pour les photos : bien sage sur les tables d’autopsie, confortablement couchée sur le capiton du cercueil, joliment agencée et maquillée pour les mises en  scène des artistes. Nous sommes la société la plus hypocrite qui soit, qui nie la crudité de la mort, qui la noie sous un flot d’assaisonnements, de cérémonies, d’acte médicaux, de poses glamour, pour bien la garder sous la coupe des raffinements de la civilisation. Une société devient une civilisation quand elle regarde la mort de travers. Le cadavre que j’ai vu n’était pas civilisé du tout.

Voilà, c’est ça : il n ‘était pas civilisé, en plein milieu de son champ, de l’herbe sous le nez et sa pose toute tordue. Ça aurait pu être poétique, car la poésie n’est en  rien civilisée.  Mais pas lui. On ne peut pas être poétique avec le pantalon  baissé. Vous pouvez essayer : ça ne marche jamais. On n’a vraiment l’air de rien  quand on  meurt dans un champ avec le pantalon baissé.

Personnellement, ça ne me dérangerait pas. Foudroyée en  train de faire pipi en plein  festival métal,  par exemple. Je serais la première à trouver ça drôle. Déjà que j’ai don particulier pour trouver, dans le noir, le seul coin où il y a des orties ou plein de gens qui passent, et je suis la première à trouver ça drôle. Une nuit, avec une copine – car les filles ne font jamais pipi toutes seules, c’est un  mystère féminin que même les femmes n ‘expliquent pas – après avoir trouvé un coin bien confortable plein d’orties et avoir fait ce que j’avais à faire, mon acolyte, pour m’avoir suivie, s’est vite aperçue que nous étions au bord un chemin fréquenté, invisible dans le noir, à la vue inéluctable de passants. Accroupie, les fesses à l’air et probablement irritées, elle s’est fendue d’un sourire enjoué et d’un “bonsoir” d’une politesse exquise. C’est dans les endroits les plus incongrus qu’on reçoit les plus belles leçons d’élégance.

Grossier, mieux que non civilisé, voilà ce qu’était le cadavre au pantalon baissé, avec sa tache rouge au bas-ventre, parodie du dormeur du val par un Rimbaud trop sobre. Et le photographe ne l’était pas moins, pour se fendre d’une seconde photo, un  gros plan de son  visage, pour qu’on ne rate pas que ce qui lui manquait de son bas-ventre se trouvait dans sa bouche. Probablement coupé après sa mort, parce qu’il y avait peu de sang. J’ai toujours un  coin du cerveau qui remarque ces choses-là.  Parfois ça me fait peur.

Je ne connais pas son nom, ni sa ville – ou la ville du champ qui l’a recueilli dans son dernier souffle occulté – mais je crois que la légende disait que c’était au Mexique. Ce genre de chose arrive toujours loin, dirait-on. Vous me pardonnerez si je ne vais pas vérifier, ou si je me souviens peu,  sous le choc je perds les mots, même ceux des autres.

Par contre je me souviens bien que cet homme aurait été retrouvé ainsi après avoir été convaincu de pédophilie. Par qui? La légende ne le dit pas, comme les histoires ne le disent pas, parce qu’il semble bien que je sois rare à remarquer qu’il manque ce genre d’information, comme manque le sang sur la photo. Comme il manque l’identité du photographe. Une amie me dit que des policiers contractant le sens de l’humour de la fonction diffusent parfois des photos de meurtres bien gorasses. Y’en a que ça excite. C’est possible. Il est possible aussi que ce soit l’assassin qui ait pris – et diffusé – la photo. Ou un passant. Le lieu avait l’air passant, j’aurais pu y aller pisser.

Et je me souviens bien  de l’onde de joie qui secoua les commentateurs de la photo. Elle n’est pas nouvelle pour moi. Je les ai souvent vues, ces torches enflammées,  ces rictus de satisfaction malsaine, de qui a trouvé un  Monstre, un vrai, un homologué, un bien à la mode,  un que personne ne pourra jamais lui reprocher de massacrer, et comme il aimerait ! Comme il aimerait, le bon père de famille, comme elle aimerait, la mère concernée, lui faire subir mille choses, comme il… ha bah tiens, le gars responsable de la photo, il l’a fait, d’ailleurs.

Comme ils me fatiguent, ces connards, si heureux d’avoir trouvé une bien-pensance stimulante et bonne pour le transit. Comme je les hais, de me forcer à défendre les pédocriminels. Comme je les méprise, au point de ne plus les défendre auprès d’eux. Il fait toujours froid, je me drape toujours dans ma dignité et je dis qu’ils ne méritent pas ma Parole (je suis peu inspirée en ce moment alors je me prends pour Dieu derrière mon clavier ou mon stylo; je te le conseille Gens, ça marche du tonnerre, surtout avec la promesse du repos du 7ème jour – du 3ème paragraphe pour moi)

Il est parfois très important de se dire des mensonges. Il y a des mensonges inoffensifs, qui agissent comme des points de suture, de ce fil moderne et si pratique qu’on n’a pas à retirer. Des mensonges qui se désagrègent et se dissolvent sans mal quand ils sont inutiles. Parfois, il faut se mentir et se dire “rien n’arrive par hasard” quand ce qui arrive par hasard est trop réel pour être arrivé. C’est ce que je me suis dit, il y a bien longtemps.

Parfois la souffrance est telle qu’on se blottit dans sa tradition judéo-chrétienne – quand on ne peut plus se prendre pour Dieu – et on se dit que d’une telle souffrance surgira forcément une bonne chose. C’est ça ou mourir. Je ne supportais de me voir mourir vivante. D’une telle souffrance sont nées beaucoup de bonnes choses. Je suis terriblement terrienne, de la pourriture et des cadavres je fais jaillir des pousses tendres et des flots de mousse. Ce ni une qualité ni un défaut, ni une chance ni une malédiction, c’est juste comme ça.

C ‘est là que réside, je le pense, la dignité : dans la transformation. Ce n’est en rien une pudeur, une pose, une préservation, une élégance. La mutation souterraine et le combat tenace sont une même dignité. C’est prendre  l’horreur du monde et l’en faire partir. Cette photo était indigne, et la joie exprimée encore plus. De l’horreur et la haine ne sont nées que plus d’horreur et de haine. J’ai une tristesse en moi, comme un regret, quand je vois qu’il existe sur cette planète des personnes qui ont vécu l’horreur de l’horreur, et n’en apprennent rien, et l’y laissent telle quelle, sous une autre forme, dans un autre emballage, cette même pollution qui jonche l’humanité encore et encore.

9 comments to de la dignité

  1. Dom Dom dit :

    J’avais commencé à répondre, mais il faut que je te relise, seulement comme je sors du lit, je vais d’abord me caféïner pour avoir l’impression d’avoir les idées plus claires.

  2. Dom Dom dit :

    D’où sort l’horreur ? Ni de la nature, ni des animaux.
    De tout ce qui concerne l’humanité je ne suis pas étonnée, ni du bien, ni du mal, ni de l’indifférence.
    Nous sommes les tordus, les torturés, sûrement le rebut, la fin de série, le bidouillage d’un apprenti-sorcier (une sorte de Mickey, comme ds Fantasia) qui s’est tiré avec la caisse !
    Nous possedons tous cette ignominie au fond de nous. Mais elle ne fleurit pas, sauf dans des cas extrêmes,mais elle est là, latente.Nous sommes tous capable du pire, même les meilleurs.
    Et puis il y a les autres, les pervers en tout genre, ceux qui prennent plaisir à “décortiquer” l’horreur, ceux dont la graine a germé pour des raisons obscures.
    J’aime bien ta façon de t’être exprimée sur ce sujet qui en contient plusieurs, mais je t’avoue que c’est le genre de chose qui me met mal à l’aise.
    Voilà pourquoi je reste toujours comme l’écume sur la vague, le cheveux sur la langue, et la cousine de Bécassine.
    Bise.

  3. plumine dit :

    Coucou l’écriveuse un peu taiseuse (quant à moi, je peux me taire !).
    J’attrape au vol ce mot de transformation, qui me parle.
    Oui, c’est la seule chose à faire, transformer. Ça dit tout, la modestie du programme et son ambition.
    On ne peut pas tout rejeter, ne-rien-voir-ne-rien-entendre. On ne peut pas admettre ce qui est. Si on ne peut faire ni avec ni sans… il reste à transformer, et ce mot dit ( je ne sais s’il le dit, mais je l’entends) toute la lenteur et la complexité des processus…
    Transformer : ni créer ( en sommes-nous capables ?), ni détruire ( d’autres s’en chargent). Modifier, à tâtons, au petit bonheur, à force de, en y pensant, en écrivant, etc.
    Concevoir qu’on peut transformer. Et quand il le faut, transformer ses conceptions.
    Transformer, c’est très artisanal (sinon, ça s’appelle produire…)
    A la prochaine !

  4. Dom Dom dit :

    Ah oui ! Vous êtes 2 taiseuses qui ont pourtant à dire ! C’est dire !
    C’est marrant comme on peur répondre à un billet, chacun de son balcon ! :lol:

    Bise les filles, j’ai un poussin qui va sortir de sa coquille, et il n’attend pas parce qu’après je retourne bosser !

    Bon dimanche à vous deux !

  5. Dom Dom dit :

    édite : “on PEUT” et non : “on peuR” (lapsus)

  6. V.S. dit :

    Et bien Dom, tu as peur de pouvoir ? :D

    Pour répondre à ton premier second commentaire, je dois dire, étrangement, qu’il y a une chose qui me rassure dans la perversité. Le pire se fait parfois en toute innocence – comment éviter le mal qu’on ignore ? Quelle pire chose que d’être détruit par une personne qui ne l’a même pas remarqué et qui n’en a tiré aucune satisfaction ? Ne suis-je pas moi-même un peu dingue de trouver consolant le fait que le pervers ait ce minimum de lucidité qui lui permet d’identifier ce qui lui fait plaisir ? (même si c’est justement parce que ça lui fait plaisir qu’il parvient à l’identifier…)

    Rassurant aussi de penser que l’inévitable égoïsme veut que dans le fond, chacun ne fasse que ce qu’il veut, même quand il ne veut pas, et que le mal, finalement, est peu voulu… Je crois que je ferais n’importe quoi pour me permettre de croire en l’humanité. Ça se voit, non ? :D

    Plumine, j’aime beaucoup ta vision artisanale de la transformation, et sa place entre deux mondes. Je songeais en passant au célèbre trio : sa réalité propre, la réalité du monde, et le rapport entre les deux. C’est dans ce dernier qu’opère la transformation, et c’est étrange de penser qu’une chose aussi concrète puisse se faire dans le seul domaine qui, dans le fond, existe le moins.

    J’espère que ton silence va bien ^^

    Des bioux à vous deux !

    Message d’Edith : moi j’avais oublié un mot. Mais je peux éditer ! J’ai le power, mwahahahahaha ! Hum.

    • plumine dit :

      Tu as entendu du silence ?
      Parler à la cantonade n’est finalement pas hyper naturel, et puis y a de la plume cantonnée à la résidence Gecuilu dans l’air de “Pourquoi dire quelque chose plutôt que rien ?”.
      A propos de “célèbre trio” je n’ai pas ta culture littéraire et philosophique…
      Devrais-je songer à transformer mon ignorance ?
      Mais je comprends l’idée.
      Le paradoxe est l’ami de la transformation artisanale. Ou pas ?
      V.S est-elle plus loquace ailleurs ?

      • V.S. dit :

        Le paradoxe est toujours plein d’énergie. On devrait en manger au petit déjeuner.

        Mes loquacités voyageuses feront l’objet d’un prochain article, même si elles sont déjà en cours. A défaut d’annoncer un quelconque effet, je fais dans l’effet d’annonce. Ou pas.

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